Lettre ouverte ˆ celles et ceux qui ont peur de lĠenvahissement

 

 

Accueillir celles et ceux qui sont en danger de mort dans leur propre pays est une obligation morale et juridique ˆ laquelle un Etat de droit se doit. LĠasile est en fait un droit humain fondamental inscrit comme tel dans la DŽclaration des Droits de la Personne de 1948 dont lĠarticle 14 affirme :ÇDevant la persŽcution, toute personne a le droit de chercher asile et de bŽnŽficier de lĠasile dĠautres pays.È Mais lĠasile serait aujourdĠhui selon vous une vŽritable industrie vous empchant de vivre paisiblement et faisant de votre patrie Çun vŽritable eldorado des requŽrants dĠasileÈ. Vous voyez en tous les demandeurs et demandeuses dĠasile des coupables dĠimmigration Žconomique. Et on en vient ˆ se demander si vous nĠaimeriez pas voir les canditat-e-s ˆ lĠasile boire, tel Socrate, la cigu‘ en preuve de bonne foi et volontŽ.

Vous ne voulez pas dĠÇattractivitŽ de la Suisse en matire dĠasileÈ et les seuls Nems qui vous plaisent sont les mets exotiques. Aussi aurai-je pour vous, comme pour lĠUDC et son conseiller fŽdŽral, quelques modestes propositions.

Je vous renverrai tout dĠabord aux textes, que ce soit le dictionnaire ou les textes fondateurs de la dŽmocratie. Soit donc protŽger :ÇAider (une personne) de manire ˆ la mettre ˆ lĠabri dĠune attaque, des mauvais traitements, du danger (physique et moral)È mais aussi Çrendre inefficaces les efforts pour compromettre, faire dispara”tre (quelque chose)È , Çcouvrir de manire ˆ intercepter ce qui peut nuire, mettre ˆ lĠabri des chosesÈ, Çfavoriser la naissance ou le dŽveloppementÈ.

Vous voulez protŽger la Suisse de ÇlĠenvahissement du peuple et de la patrie par les ŽtrangersÈ, nous voulons protŽger les celles et ceux qui sont en danger de mort. Et mme si vos dangers relvent plus du fantasme que de la rŽalitŽ, nous pourrions donc nous demander quelle est la meilleure manire de mettre tout le monde ˆ lĠabri. Or une grande partie de rŽfugiŽ-e-s, en Suisse comme ailleurs, sont jetŽ-e-s hors de leurs frontires par la guerre. AujourdĠhui huitante pour cent des victimes de la guerre sont des civil-e-s dont de nombreuses femmes. Je vous propose donc de poser la question de lĠarmement des belligŽrant-e-s. DĠo viennent leurs armes ? Qui les fabriquent ? Quelles banques investissent-elles dans les mines antipersonnelles, les armes nuclŽaires et les armes ˆ uranium appauvri ? Quels pays continuent ˆ fabriquer des mines anti personnelles sous un autre nom car ils ont signŽ le traitŽ pour lĠŽlimination des dites mines ? Qui sĠapprovisionne gr‰ce au rŽseau sur Internet ? Vous stigmatisez le cožt des demandeurs et demandeuses dĠasile qui soit dit en passant remboursent leur ÇdetteÈ ds que possible mais vous trouvez naturel que chaque personne paye 940 francs par an en dŽpenses militaires. DĠailleurs celles-ci ne sont-elles pas mondialement de mille milliards de dollars pour lĠannŽe 2004 (statistiques de lĠInstitut International de la recherche pour la Paix) ? Qui profite de cette manne financire ? QuĠest-ce que ce chiffre en regard de ce que le monde paye pour la paix ? Quels sont nos intŽrts politiques et Žconomiques dans toutes ces guerres ? Ne pensez-vous pas quĠarrter le commerce des armes et ne plus investir dans la violence et la mort serait plus constructif pour nous tous et toutes que de vouer ˆ la vindicte publique des enfants, des femmes et des hommes qui ont vŽcu la violence dans leur chair et leur esprit ? NĠy a-t-il pas tout un travail de rŽconciliation et de reconstruction physique et moral que nous pourrions accompagner ? Ou seules les victimes dĠune catastrophe naturelle ont-elles droit ˆ notre argent et sympathie ?

Vous accusez celles et ceux qui viennent ici de rechercher un eldorado, mais lĠŽconomie et le politique sont liŽs ici comme ailleurs. LĠarticle 4 de la DŽclaration dit : Çnul ne sera tenu en esclavage ni en servitude, lĠesclavage et la traite des esclaves sont interdites sous toutes leurs formes.È Or si nous ne voyons plus ici dĠesclave en tant que tel – quoique le sort de certaines domestiques ou ouvriers agricoles nĠen soit pas loin – de nombreux tre humains sont tenus en servitude pour que nous puissions avoir des produits bon marchŽ. Pourquoi ne pas vous rŽvolter contre lĠexploitation, quĠelle ait lieu ˆ Genve, en Vaud, en Andalousie, au Congo, en Chine ou en Bolivie. Demandez-vous pourquoi nous payons meilleur marchŽ de la perche du Nil, les textiles dĠOrient ? le cafŽ ou le chocolat ? Tous ces produits exotiques qui, venant de loin et par avion, devraient nous cožter cher. Pensez-vous ˆ vous insurger quand le prix des matires premires sĠeffondrent ? Quand le cours du pŽtrole baisse ? Pourtant tant que nous tiendrons une partie de lĠhumanitŽ dans les rets de lĠesclavage pour vivre mieux ou faire de plus grands profits nous aurons une immigration que vous direz Žconomique mais que je qualifierai de droit humain car ÇQuiconque travaille a droit ˆ une rŽmunŽration Žquitable et satisfaisante lui assurant ainsi quĠˆ sa famille une existence conforme ˆ la dignitŽ humaineÈ (article 23). Mourir de faim nĠest pas compatible avec la dignitŽ humaine de celles et ceux qui meurent mais aussi de celles et ceux qui profitent de cet Žtat de choses.

Vous accusez le tribunal fŽdŽral de laxisme mais ignorez que celui-ci applique lĠarticle 25 de la DŽclaration :ÇToute personne a droit ˆ un niveau de vie suffisant pour assurer sa santŽ, son bien-tre et ceux de sa famille, notamment pour lĠalimentation, lĠhabillement, les soins mŽdicaux ainsi que pour les services sociaux nŽcessairesÈ. Prenez garde quĠen demandant la suppression de cet article vous ne receviez pas en boomerang la suppression de la suite qui dit :Çelle a droit ˆ la sŽcuritŽ en cas de ch™mage, de maladie, dĠinvaliditŽ, de veuvage, de vieillesse ou dans tous les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indŽpendantes de sa volontŽ.È

JĠaurais aussi voulu vous encourager ˆ prendre en compte lĠanalphabŽtisme dans le monde et ses consŽquences sociales et Žconomiques. Vous entretenir des Droits des femmes car si nous voulons favoriser la naissance de la dŽmocratie et son dŽveloppement il nous faut tre attentifs et attentives aux droits des femmes en Suisse comme ailleurs : les femmes fuient la guerre, ses meurtres de civiles, ses exactions, ses viols ; elles fuient les contraintes physiques (mutilations gŽnitales fŽminines, obligation du port de certains vtements, travaux obligatoires), morales (mariage forcŽ, bigamie, refus du divorce, rŽpudiation). Mais je crains que vous nĠayez pas le temps, ni mme lĠenvie de lire une trop longue lettre.

Quand nous aurons pris tout cela en compte, il restera des femmes et des hommes qui dŽplairont aux pouvoirs publics et que ceux-ci voudront faire taire, mettre en prison ou tuer. Il y aura des dissidant-e-s mais leur nombre aura grandement diminuŽ gr‰ce au respect des droits fondamentaux dans chaque pays.

Par ailleurs la venue dĠŽtrangres et dĠŽtrangers est positif pour les pays. Songeons ˆ la France et ˆ Marie Curie qui Žtait Polonaise, ˆ Sidney Bechett, ˆ JosŽphine Baker qui trouvrent en Europe refuge contre le raciste anti noir des Etats-Unis des annŽes 1950. Et si Albert Einstein Žtait restŽ ici ? La Suisse aurait-elle Žtait la mme ?

Alors plut™t que de cauchemarder sur une Žventuelle horde envahissant et la Suisse et lĠEurope, sur la mise ˆ mort de notre culture, je vous propose un autre cauchemar, plus rŽaliste celui-ci : Et si on utilisait vos angoisses, vos craintes lŽgitimes pour que vous construisiez vous mme votre propre prison et que vous en deveniez les propres ge™lires et ge™liers, vous rŽveillant un jour spoliŽ-e-s des droits humains dont vous vouliez spolier les autres ?

 

A Pully le 14 juin 2005-

ThŽrse Moreau