Sans ami demeurer

 

 

 

 

Démons et merveilles

vents et marées

au loin déjà la mer s est retirée

et toi

comme une algue doucement caressée par le vent

dans les sables du lit tu remues en rêvant

Démons et merveilles

vents et marées

au loin déjà la mer s est retirée

mais dans tes yeux entrouverts

deux petites vagues sont restées

Démons et merveilles

vents et marées

deux petites vagues pour me noyer[i]

 

 

 

 

Mourir d’amour. Si la cristallisation amoureuse décrite par Stendhal est réelle, alors ma vision de l’amour, ma rencontre avec l’être aimé fut marquée du sceau des héroïnes médiévales. Enfant, presque adolescente, je lisais, on me lisait les Contes et légendes du Moyen Age[ii]. De ce livre il ne me reste en mémoire que les «deux belles histoires d’amour» qui ouvrent le récit ainsi que de la demi page sur la Mort d’Aude la fiancée de Roland, soit quarante-deux pages et demi sur deux cent cinquante-quatre. Mémoire fort sélective donc. J’avais douze ans, il en avait dix-huit et sans nous connaître, par-delà les océans, nous communiâmes en Aucassin et Nicolette[iii]. Comme beaucoup de récits de l’époque, c’est l’histoire d’amour contrarié par les parents car Nicolette n’est qu’«une pauvre captive rachetée aux Sarrasins» alors qu’Aucassin est de haute lignée. Le couple est prêt à mourir plutôt que d’accepter la séparation. Floire et Blancheflore, (les héros et héroïne de la seconde histoire) eux aussi, avant d’être séparé-e-s par des parents soucieux de convenances sociales avaient vécu depuis leur naissance en parfaite symbiose «comme s’ils avaient été deux jumeaux» (Contes et légendes, p.30.) Aussi ne fus-je point surprise lorsqu’un collègue et ami d’Eric m’envoya en janvier 2004 ces vers : «Sans cesser remembrant cellui/ Par lequel sens autre nullui/Je vivoye joyeusement./ Nostre amour et noz .ii. cuers,/ Trop plus que freres ne seurs,/ En un seul entier vouloir,/ Fust de joye ou de douloir.[iv]» Mais s’il est vrai que pour beaucoup d’ami-e-s, notre symbiose paraissait impressionnante, ce n’était pas, pour moi, une conséquence littéraire. Car plus que la symbiose, ce qui me fascinait, me fascine encore dans la littérature médiévale, comme dans celle de Shakespeare, c’est la facilité avec laquelle les héroïnes meurent. Il y a la mort d’Iseut : « Elle l’embrasse et s’étend près de lui, elle lui baise la bouche et le visage, elle l’étreint étroitement, corps contre corps, lèvres contre lèvres, et c’est ainsi qu’elle rend l’âme : elle s’éteint à son côté victime de son deuil mortel.[v]». Chacun-e se souvient des amants de Vérone mais ma préférée c est d’Aude :« L’empereur est revenu d’Espagne,/ Il vient à Aix, la meilleure place de France./ Il monte au palis, il entre dans la salle./ Voici venir à lui, Aude, une belle demoiselle./ Elle dit au roi :«Où est Roland le capitaine, / Qui a juré de me prendre pour compagne ?»/Charles en a douleur et peine,/ Il pleure de ses yeux, tire sa barbe blanche / «S’Sur, chère amie, tu me demandes des nouvelles d’un homme mort./ Je te donnerai en échange un fiancé encore plus prestigieux ;/Ce sera Louis, je ne saurais mieux dire:/ Il est mon fils, un jour il tiendra mon royaume.»/ Aude répond :«Cette parole est pour moi bien étrange. Ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges, /Qu’après Roland, je reste en vie !»/ Elle perd ses couleurs, elle tombe aux pieds de Charlemagne ;/ Elle meurt sur le champ &.[vi]» Plus tard, et par l’intermédiaire d’Eric, car c’est à lui que je dois de connaître et Christine de Pizan et la littérature médiévale, j’apprendrai que la Dame de Fayel à qui son époux fit manger le cœur de son amant et qui déclara qu aucune autre nourriture ne saurait lui passer entre les lèvres avait fait des émules. Il y eut aussi Didon, Thisbé, Héro, Sigismonde, fille du roi de Salerne, Isabeau[vii], la châtelaine de Vergi &.

Mais mourir d’amour n’est pas donné à toutes. Les héroïnes médiévales ont, en général, l’âge de Juliette. Elles n’ont pour toute attache qu’une mère et un père tyrannique. L’amour est pour elle, une forme d’émancipation, de libération. Elles croient comme Héloïse que l’amour vaut mieux que le mariage et que «si le nom d épouse peut sembler plus sacré et plus convenable, celui d’amante m’a toujours paru plus doux[1][viii] &». Elles ont, comme Nicolette, des «lèvres plus vermeilles que les cerises ou que les roses d été», la «taille si fine que vous auriez pu l’entourer de vos deux mains»(Contes et légendes, p.13). Et puis, même dans les romans, certaines ont besoin d’artefacts : Didon se jette dans le feu, Juliette se poignarde. Ce ne sont que les plus jeunes et les plus belles qui perdent leurs couleurs et meurent en un instant. Vouloir être digne d’Aude ou de Sigismonde et finir pire qu’Emma Bovary ! La littérature est cruelle pour les grosses, les laides, les plus que trentenaires…

Mourir d’amour à la soixantaine ! Ridicule ! Risible ! Et si peu féministe ! Pourtant, j’ai connu quelques femmes, et parmi elles des féministes, qui voulurent périr d’avoir été comme Ariane abandonnée. Il y eut ce couple à Lausanne qui préféra mourir ensemble plutôt que …

Mais peut-on dire qu’un seul être vous manque et que tout est dépeuplé ? Se donner la mort, n’est-ce pas tricher ? Mes héroïnes meurent naturellement. Pour moi, c’était, comme Iseut, mourir à ses côtés ou encore me coucher par terre, sur le sol comme un animal pour arrêter de respirer, sinon il fallait vivre.

Son moyen âge, nettement moins romantique que le mien, était fait en plus de textes didactiques, de considérations philosophiques. Aussi dès le diagnostic, et pendant ses dix-huit mois de lutte contre le cancer, il m’a parlé, nous avons palabré sur la nécessité de survivre. Le mort, me disait-il, me sera moins cruelle, si je sais que toi tu vas vivre, que tu maintiendras ma mémoire avec les petit-e-s enfants. Pense à Héloïse, pense à Christine, relis Montaigne.

Etrangement ces discussions avaient rarement lieu alors que nous traduisions. Traduire était une entreprise à haut risque. Nous nous disputions sur la place d’une virgule, nous divorcions sur un faux sens. Ici point de symbiose, point d’harmonie. Alors nombre de nos discussions eurent lieu dans le couloir, dans l’antichambre. C est là, sur le pas de la porte, dans la cuisine, que nous parlions du temps d’après, moi pleurant, disant que je ne voulais pas qu’il meure, lui disant qu il m’aimait, qu’il ne voulait pas me quitter, mais que la vie lui échappait. Et de me citer un vers de Rutebeuf, de Villon, de me dire que c’était malheureusement du côté des fabliaux et de leur crudité, de leur matérialité qu il nous fallait regarder. La merde aux vilains et non le fine amor… Mais c’est un moyen âge que je lui abandonnais volontiers : Audigier, Trubert me navraient, même si celles et ceux qui festoyaient avec nous, appréciaient ces incursions dans la farce et le monde à l’envers. Si je ne voulais pas donner dans cette dérision, il fallait donc que je retourne à Christine mais non à la chantre des femmes, à celle que beaucoup de médiévistes trouvent ennuyeuse.

Christine la sage, la travailleuse acharnée serait ma guide. Eric me parlait souvent de son veuvage, des procès qu’elle avait dû subir, de sa gêne financière. Il ne fallait pas que cela m arrive. Son romantisme à lui était celui de la bohème, de l’artiste insouciant-e du lendemain. Et si j’avais lu trop de belles histoires d’amour, lui donnait dans les Misérables. En effet, l’argent était le seul sujet où il ne me faisait pas entièrement confiance. J’étais en ce domaine, selon lui, peu fiable et il me voyait finir mon existence en «bag lady» dans le métro parisien. Et, comme Christine s’était amèrement plainte que son époux adoré ne l’ait pas tenue au courant des finances, la première chose qu’Eric voulut après avoir appris la finalité du diagnostic fut de me mettre au courant de nos finances et de m’indiquer où tous les papiers étaient rangés.

Christine a bien écrit sur son veuvage et ses ennuis d argent mais moi je préférais encore et toujours me souvenir du désespoir que fut pour elle la mort d’Etienne : «J étais allongée par terre, souhaitant la mort : l’appelant de tous mes vœux, je criais si fort que l’on aurait cru que ma voix, que je ne maîtrisais plus, allait transpercer les nuages du ciel. J’étais inconsolable, tant cette perte me frappait. Je demeurais longuement en cet état, me refusant désormais à tout plaisir, et désespérant de pouvoir un jour recouvrer joie et réconfort. Notre navire, porté çà, puis là, était en grand péril; les vents s’acharnaient sur lui, car il ne se trou­vait personne à bord pour maintenir le cap. Je me croyais condamnée à errer à tout jamais sur cette mer, qui sépare la joie du malheur; il me sem­blait que j’y passerais le restant de mes jours, passant à côté de Bonheur, qui m’avait prise en haine[ix].» Mais Eric me rappelait alors que Christine avait changé sinon de sexe du moins de genre pour assumer la responsabilité morale et financière de sa famille et que ce fut, pour moi, le début de mon intérêt pour l’écrivaine. Il me fallait oublier les livres de peur de me battre contre des moulins à vents et accepter ce que F appelle «la nécessaire solidarité entre les générations». Ne pas désespérer les jeunes, ne pas leur donner un mauvais exemple, montrer que la vie vaut la peine d’être choisie, chérie et protégée et que non, lorsqu un seul être vous manque tout n’est pas dépeuplé.

N’étant pas Aude, ayant réécrit l’histoire d’Iseut[x] , il me faudra donc sans ami demeurer. Mais la littérature ne dit pas l’énergie que l’on doit mettre à se lever, à mettre un pied devant l’autre pour marcher, à respirer. Seules celles et ceux qui comme S, P ou M ont connu la mort prématurée d’un être cher savent que certains jours se laver les dents, se coiffer sont des entreprises trop ardues. Car une partie de moi s’est arrêtée le 3 janvier 2004, une partie de moi est morte et le reste est en chaos. Un malentendu règne entre celles et ceux dont la seule étoile est morte[xi] et les autres. Ce n’est nullement la solitude qui est un malheur, une gêne. Non, la solitude n’est pas terrible. C est même elle qui permet la création, la lecture, l’écriture. Ce qui vous foudroie, c’est l’absence. C’est de savoir que plus jamais elle ou il ne sera là, que plus jamais elle ou il ne vous parlera. Là est le véritable soleil noir de la mélancolie. Ne plus jamais mettre la tête sur son épaule, ne plus entendre sa voix, ne plus pouvoir discuter musique, sens de la vie, politique en écossant les petits pois, en épluchant les légumes de la soupe, ne plus faire de post mortem[xii] après un repas, une conférence, finir la traduction d’Abélard et Héloïse dans le silence et les pleurs au lieu des bruits et de la fureur, rentrer de voyage sans qu’il soit à la gare pour m’attendre. Nous partagions, nous avons partagé jusqu’à la fin les choses de la vie, ces mille et un rien du quotidien et c’est en ces choses et ces moments que je me sens le plus démunie.

Je ne dis point comme Christine «Seulette suis et seulette veux être» encore moins «seulette suis de chacun délaissée» car je suis entourée par la famille et les ami-e-s et me plaindre me semble souvent indécent face à tout cet amour et cette solidarité. Je me sens toutefois en empathie avec Christine criant «Seulette m’a laissée en grand martyre,/ En ce monde désert plein de tristesse,/ Mon doux ami, qui en joie sans colère/Tenait mon cœur, et dans la liesse./ Maintenant il est mort, ce dont je suis oppressée par un si grand deuil,/ Et ce dont une si grande tristesse mort mon malheureux cœur/ Qu’à jamais je pleurerai sa mort./ Je n’en puis mais, si je pleure et regrette mon ami mort : quelle merveille est-ce ?» (Poètes du Moyen âge, p.138) car le temps me dure et je ne puis penser qu’au jour le jour si je ne veux pas m’écrouler. Ne croyant pas au ciel, ne lisant ni Boèce, ni Sénèque je ne trouverai pas ma consolation dans la philosophie, pas plus je le crains que dans la littérature, Christine elle-même ne semble pas y avoir trouvé la consolation qu’elle y cherchait puisqu elle se tut pendant de nombreuses années. Je ne pense pas non plus me tourner vers certaines de ses Œuvres telle Epistre de la prison humaine, écrite pour consoler les veuves et les mères orphelines de leurs enfants mâles tués à Azincourt. Mais je la crois quand elle affirme que la douleur est éternelle :«Cette tristesse ne m a plus quittée/ un seul jour, et pourtant/ treize ans se sont écoulés/depuis l’événement./ la chose n’est donc pas nouvelle,/ mais ma profonde douleur se renouvelle/ chaque jour ; je la ressens,/ comme si elle datait de moins d’un an,/ car le grand amour/ qui lia nos deux cœurs/ ne permet pas que je l’oublie,/ bien que mon corps soit affaibli/ et ma vigueur diminuée/ à cause des graves malheurs passés- /même si je montre un visage souriant/ en société et fais semblant,/ quoi qu’il advienne,/ de ne pas me souvenir de ma douleur.»( Le Chemin de longue étude, pp.95-96).

Il me faudra à moi aussi désormais apprendre à chanter par couverture, à rire quand je veux pleurer avant que le cœur ne me manque.

Thérèse Moreau

Variations, Zurich, Université de Zurich, 13/2005 (Politik und Fiktion), pp.185-192.

 



 



[i] Jacques Prévert, Sables mouvants in Paroles

 

[ii] Marcelle et Georges Huisman, Contes et légendes du Moyen Age, Paris : Fernand Nathan, 1977. Cette édition a été achetée pour nos enfants. Nous ne leur en avons pas beaucoup lu car ce qui frappe c est le patriotisme et l esprit guerrier du volume. Dans la suite du texte Contes et légendes.

[iii] Pour sa rencontre avec le texte voir Eric Hicks, L étrange proximité des choses lointaines, Genève : Slatkine, 2005.

[iv] Christine de Pizan, Le Chemin de longue étude (1402), Paris : livre de poche (Lettres gothiques) édité et traduit par Andrea Tarnowski, 2000. Dans la suite du texte Le Chemin de longue étude.

[v] Tristan de Thomas in Les Tristan en vers , Paris : Garnier, 1974. .Edité J.C Payen

[vi] La Chanson de Roland, laisse CCLXVIII in Poètes du Moyen Age ; chants de guerre, d amour et de mort, textes choisis, traduits et présentés par Jacqueline Cerquiglini, Paris : Livre de poche (Lettres gothiques), 1987. Dans la suite du texte Poètes du moyen âge.

[vii] On reconnaîtra ici la litanie des femmes fidèles en amour présentée par Christine de Pizan dans La Cité des Dames (1404-1405), traduction Thérèse Moreau et Eric Hicks, Paris :Stock/Moyen Age, 1986.

[viii] Les lettres d Abélard et Héloïse, Paris : Livre de poche (Lettres gothiques), à paraître 2005. Traduction Eric Hicks et Thérèse Moreau.

[ix] [ix] Christine de Pizan, Le Livre de la Mutation de Fortune, traduction publiée dans le Patrimoine littéraire européen, T6 (Les prémices de l'humanisme), Bruxelles, De Boeck, 1995, pp. 135-137.

 

[x] Thérèse Moreau, L Elixir d amour, Genève : Métropolis, 1998.

[xi] On reconnaîtra ici El Desdichado de Gérard de Nerval.

[xii] C est ainsi que nous appelions les discussions que nous avions pour savoir si nous avions réussi notre dîner, si nos invité-e-s s étaient entendu, si notre conférence avait tenu la route et pour savoir ce que nous pourrions mieux faire une prochaine fois,

 

© Thérèse Moreau