Inventaire au fŽminin

Ou

Une si longue lettre

 

 

 

 

Une ”le des femmes,

Une mare au diable,

Des hauts du Hurlevent,

Une chambre ˆ soi,

Une citŽ des dames,

Et un rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel.

 

Des promenades dans Londres,

Les pŽrŽgrinations dĠune paria,

Un pique-nique sur lĠAcropole,

Un grand livre des recettes secrtes,

Et un rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel.

 

Les mŽmoires dĠune jeune fille rangŽe,

Le guide des femmes disparues,

Les lettres de Lausanne,

Les mŽmoires dĠAdrien,

Les lettres ˆ lĠabsent,

Et un rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel.

 

Une princesse de Clves,

Un homme tragique,

Une femmes comestible,

Une death du jour,

Un heptamŽron,

Et un rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel.

 

Du blŽ en herbe,

Une Ïuvre au noir,

La porte de derrire,

Des toilettes pour femmes,

Un compartiment pour dames,

Et un rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel.

 

Des Žclats de patience,,

Dix ans dĠexil,

Trois vertus,

Dix petits ngres,

Trois guinŽes,

Et un rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel.

 

Une petite fadette,

Une Corinne,

Une beloved,

Une Jane Eyre,

Une chŽrie,

Et un rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel.

 

Une Christa W,

Une peau dĠ‰ne,

Une promenade au phare,

Une paix des ruches,

Une dŽclaration des droits de la femme et de la citoyenne,

Et un rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel.

 


Une ”le ˆ soi

 

 

 

ĉtre seule. Avoir la chance de pouvoir le faire, car ainsi que le disait Virginia Woolf ˆ propose de la sÏur de Shakespeare, si celle-ci nĠavait pas Žcrit, cĠest quĠelle nĠavait ni temps pour elle, ni chambre ˆ soi. Le temps des femmes, disait encore Simone de Beauvoir, est celui de la reproduction immŽdiate. Et si nous, femmes des pays riches, nous avons conquis du temps, combien de nos sÏurs sont-elles encore liŽes ˆ ces travaux ?

Ici, dans lĠ”le, tout a ŽtŽ amŽnagŽ pour que je nĠai aucun souci, nul autre tracas que celui dĠŽcrire et de parler ˆ la radio. Mais dans le monde le plus grand pourcentage dĠanalphabtes sont des femmes car lĠŽcole, souvent payante, est trop chre pour quĠon y envoie tous et toutes les enfants de la famille, de plus les filles sont responsables des travaux mŽnagers. En Inde, en Afrique et ailleurs, celles qui ont la chance dĠaller ˆ lĠŽcole, se lvent t™t pour accomplir leurs t‰ches. Comment, ds lors, avoir le temps de rver, de mŽditer ? Comment avoir ce temps nŽcessaire ˆ la crŽation ? Ici mme, quand il faut se lever avant lĠaube pour prŽparer les enfants, puis courir ˆ la crche les dŽposer avant le recourir vers le travail, quand on fait un travail alimentaire qui ne vous alimente mme pas, et quĠil faut ˆ nouveau courir chercher les enfants, rentre ˆ la maison, faire le repas, etc. ? Ou simplement quand on est prise par les horaires scolaires des enfants, par lĠabsence de restaurant scolaire, de structure extrascolaire ? Combien de jeunes femmes ? Combien de femmes ne rveraient-elles, non pas de deux jours dans cette ”le ˆ soi mais de quelques heures ? Et ici, dans lĠ”le, je rejoins mais sÏurs contemporaines, mais aussi celles qui, telles Hildegarde von Bingen, Christine de Pizan ou les femmes des bŽguinages la•cs, ont, ds le moyen ‰ge, affirmŽ Çseulette suis, seulette veux tre, seule dans ma chambre enfermŽeÈ.

Le 12 octobre 16 heures.


LĠArt dĠtre grandĠmre

 

Derrire moi, quand je sors du bureau de mon ”le, il y a une grande glace. Ce que lĠon appelait autrefois une psychŽ. Alors je rŽflŽchis et me demande : ÇPourquoi une glace ailleurs que dans la salle de bain, alors que je suis seule? Pourquoi une glace ˆ laquelle je dois obligatoirement tourner le dos pour Žcrire ? A un endroit si peu commode pour se voir?È Dois-je en mauvaise belle-mre lĠinterroger :ÇMiroir, miroir, dis-moi que est la plus belle, la plus jeune aujourdĠhui?È Cette glace est-elle lˆ pour me rappeler le jeunisme de notre sociŽtŽ o il faut ˆ tout prix rester moins que trentenaire, tre beau ou belle selon les canons de la tendance, tre en forme quoi quĠil arrive?

 Mais le miroir me renvoie, non pas lĠimage de la jeune, belle et mince jeune fille que je fus, mais celle dĠaujourdĠhui, cĠest-ˆ-dire dĠune femme ayant presque la soixantaine, plus que ronde et aujourdĠhui bien fatiguŽe. Devrais-je mĠen dŽsespŽrer? Quitter lĠ”le pour me prŽcipiter chez les weight watchers et compagnie? Profiter de la solitude pour me mettre ˆ la dite? Non, je crois que sĠest une erreur existentielle que de glorifier ainsi les apparences. Et aujourdĠhui il est de trs jeunes femmes et hommes qui se sentent vieux avant dĠavoir ŽtŽ des adultes. On assiste ˆ la crise de la trentaine et bient™t ce sera celle de la vingtaine.

Or ne pas vieillir, cĠest refuser le passage des gŽnŽrations et son plaisir. Victor Hugo parlait de lĠart dĠtre grand-pre. Je ne sais si la grandĠ parentalitŽ est un art mais cĠest en tout cas une joie. Savoir que ce que vous avez aimŽ perdurera gr‰ce ˆ celles et ceux ˆ qui vous avez lu des histoires, fait dŽcouvrir la nature, enseigner la cuisine, jouer au foot ou fait des bricolages permet de penser autrement la fin de notre vie. Mme si on espre que cela nĠarrivera que dans des dŽcennies.

Je voudrais donc dŽdier ce texte aux enfants de mon entourage ˆ Milan et Kilian (les enfants de nos ami-e-s Sandra et Sergio), ˆ Ludovic, Simon, Leah, Barbara (nos quatre actuel-le-s petit-e-s enfants),ˆ Thibaud (petit-fils de Suzanne et Franois) mais aussi ˆ celles et ceux qui sont des adultes ou presque, ˆ Guillaume, Vincent, Sylvain (nos neveux), ˆ Michael et Bobby (pour un temps nos enfants adoptifs), ˆ Sandrine, Sabrina et les autres. A tous et toutes qui ont rendu ma vie plus belle et plus intŽressante.

Samedi 12 octobre


Penser aussi avec les mains

 

LĠaccueil de lĠ”le est tel que jĠaurais pu choisir un service restaurant o je nĠaurais eu quĠˆ rŽchauffer les plats. JĠai choisi de me faire ˆ manger, dĠtre obligŽe de mĠinterrompre, dĠarrter dĠŽcrire pour penser aux repas, faire lĠinventaire du rŽfrigŽrateur, laver, Žplucher, couper les lŽgumes, les faire cuire, etc. Si jĠai choisi cela cĠest, bien entendu, que jĠaime cuisiner mais ce nĠest pas lĠunique raison. Je crois, en effet, ˆ la valeur ajoutŽe de la prŽparation culinaire. Les mains occupŽes au travail mŽnager, on est obligŽ-e de penser, de structurer ses pensŽes. .Il y a une intelligence manuelle, un savoir, une mŽmoire des mains. Je sais que ce ne sont pas lˆ les propos habituels dĠune intellectuelle mais cĠest ce que mon enfance mĠa appris. Ma grandĠmre divora dĠun mari joueur. Elle nĠavait que le certificat dĠŽtude et avait ŽtŽ domestique dans sa belle famille. Elle dut trouver un toit pour ses quatre enfants et devint ainsi concierge ˆ la CitŽ universitaire. Elle se remaria avec lĠexpert comptable et devint, peu aprs ma naissance, intendante. Elle dirigea ensuite pendant plus de vingt ans les femmes de mŽnages, les lingres, cuisinires etc qui faisaient les travaux domestiques des Žtudiantes et Žtudiants qui, avaient pour leur part autre chose ˆ faireÉ JĠai beaucoup frŽquentŽ toutes ces femmes, ces travailleuses. Je me souviens de Mariette et de Madame Vacher qui mĠasseyaient sur un gros tas de draps propres ˆ repriser pour me raconter des histoires et qui me chantaient des chansons tout en repassant. Je me souviens de ma mamie qui tartinait avec minutie les demi baguettes qui Žtaient le petit dŽjeuner des Žtudiant-e-s. du soin quĠelle mettait ˆ faire chaque chocolat au lait alors quĠelle en faisait des dizaines et des dizaines par jour. JĠai appris avec elles tous les gestes que les femmes rŽptent gŽnŽration aprs gŽnŽration. Des gestes auxquels on ne prte que rarement attention, des gestes pour lesquels on a souvent du mŽpris. Car mŽnagre nĠa pas le standing de manager et tant pis si cĠest le mme mot.  Et souvent je me demande pourquoi les gestes dĠhomme ont tant de valeur. Pourquoi faire la guerre, fabriquer des armes, jouer en bourse sont-elles des  activitŽs prestigieuses ? Pourquoi enfanter, soigner au quotidien Žlever des enfants sont-elles si mal vues dans nos sociŽtŽs ? Est-ce uniquement un effet de sexe ? Pourquoi un congŽ pour service militaire et pas ou  si peu de congŽ maternitŽ ? pas de congŽ parental ? Et si les femmes et les hommes de pouvoir devaient rŽgulirement sĠy atteler, verrions-nous les choses changer ?

Samedi12 octobre 20 heures

 


Lire et pcher

 

 

Sur lĠ”le nous nĠavons pas vraiment le droit de lire. Avoir le droit dĠemporter un et un seul livre avec nous fut une concession, lĠacceptation de la faiblesse des lacustres. CĠest que nous ne sommes pas loin de lĠ”le de Jean-Jacques pour qui le livre Žtait pŽchŽ. DĠailleurs, ne sommes-nous pas nous, lacustres, dans les conditions voulues par le grand homme pour que les tres humains soient bons : isolŽ-e-s, loin de toute compagnie humaine, devant faire preuve dĠingŽniositŽ. Ici ouvrir un roman, cĠest le dŽbut de la corruption, Žcouter de la musique, aller au spectacle, cĠest du temps volŽ ! Mais ˆ qui ? Du temps que lĠon doit racheter en payant lĠimp™t pour les pauvresÉ

JĠavais fait mon plein dĠimages avant de venir mĠinstaller ici, voyant coup sur coup Etre et avoir puis Bowling for Columbine. Et puis il suffit de voir le spectacle du baller des plantes, de se rassasier des couleurs changeants du lac, dĠŽcouter la musique de lĠeau, le chant des oiseaux. Manquent quand mme les livres. Cela avait ŽtŽ ma plus grande prŽoccupation. Etre privŽe de ce qui mĠest essentiel. Et puis comment choisir un seul et unique livre ? Sur quels critres ? En prendre un trs gros ? Un imprimŽ trs fin ? Un Plein de sagesse ? Plein dĠimagination ? Ou, au contraire, un divertissant et lŽger ? Favoriser une autrice ? Une connue ? Une inconnue ? Ou,, au contraire, sĠen tenir au classique, au canon ? Prendre en un seul tome plusieurs romans de Victor Hugo ? Mais cela aurait-il ŽtŽ de la triche ? Prendre de la prose ? de la poŽsie ? Apporter avec soi le livre que lĠon apprendrait par cÏur si tous les livres devaient tre bržlŽs ? Apporter celui avec lequel on voudrait Žchouer sur lĠ”le dŽserte ? Mais alors jĠaurais pris Survivre pour les nul-le-s qui doit bien exister, mais qui sur cette ”le h™tel ne me serait dĠaucune utilitŽ. Prendre mon plus vieux livre ? mon plus rŽcent ? celui que je me suis gardŽe pour quand jĠaurai le temps ? celui que jĠaurais du lire mais nĠai pas pu car il mĠennuyait ? le dernier livre ˆ la mode ˆ Paris, celui dont tout le monde parle et que je ne veux pas lire ?

Face ˆ ce dilemme, jĠai mal choisi. JĠai mis dans mon sac celui qui venait dĠarriver avec le courrier du matin. Mais voilˆ, il a peu de pages, il est imprimŽ en gros caractres. Je lĠai lu en mme pas deux heures ds mon arrivŽe et cette nuit, je me suis trouvŽe fort dŽpourvue. En manque, jĠai arpentŽ fiŽvreusement le local espŽrant dŽnicher quelque imprimŽ cachŽ lˆ par un-e acolyte lacustre. Rien. Et bonheur ! la RSR avait heureusement pensŽ ˆ nous ! Elle nous avait pris-es en pitiŽ et nous avait laissŽ un ouvrage. Vers trois, quatre heures du matin, jĠai donc ouvert et lu Le Rglement sur lĠexercice de la pche dans le lac de Neuch‰tel en 2002, 2002 et 2002. Pour lĠŽtrangre que je suis, ce fut une rŽvŽlation ! qui peut avoir ces idŽes surrŽalistes dans lĠadministration ? Qui ne rverait pas en lisant : Ç Si les captures annexes, notamment, les corŽgones, deviennent trop importantes, la commission technique peut fixer de nouvelles profondeurs.È ? Saviez-vous quĠil existe trois classes de permis de pche ? Que la premire classe a Çle droit dĠutiliser un nombre infini de torchonsÈ, mais que Çla pche a la ligne ne peut tre pratiquŽe simultanŽment dĠune mme embarcation par plus de deux pcheurs (compte non tenu des enfants ‰gŽs de moins de 14 ans). Les auteurs et autrices du manifeste ont-elles voulu faire un parallle avec les activitŽs criminelles des mineur-e-s ? Les pcheurs sont-ils des criminels employant une main dĠÏuvre non passible de prison ?  Et bien quĠil nĠy ait pas ici de classe affaires, saviez-vous que pour la pisciculture, il est interdit de lever les filets le jour de No‘l ? Est-ce pour permettre aux parents poissons de distribuer leurs cadeaux en toute tranquillitŽ ? Car on le sait : la maman du poisson , elle est bien gentilleÉ Ou est-ce une mesure de protection envers les producteurs et productrices, les marchand-e-s de volaille contre la concurrence effrŽnŽe des filets de perche Çdu lacÈ ?

Une dernire chose. Saviez-vous que les Žcrevisses pchŽes dans le lac de Neuch‰tel ne peuvent tre transportŽes vivantes hors du plan dĠeau ? Alors si un jour vous vous promenez prs du lac, ne soyez pas ŽtonnŽ-e-s de voir des gens pcher et remettre leur pche ˆ lĠeau pour la repcher ensuite comme pris dans une quatrime dimension tandis que dĠautres mettent le feu au lac ou ˆ leur barque pour faire bouillir les dites Žcrevisses. A moins que la zone de tir o je suis installŽe ne soit lˆ que pour les trucider.

Dimanche 13 octobre, 10 heures ?

 


Le temps dĠavant

 

 

Avant. Il y a longtemps, trs longtemps, et pourtant que quelque temps, je nĠavais jamais le temps. Je courrais ˆ droite, ˆ gauche. Je voulais une carrire. Puis, il y a quelques annŽes, jĠai eu un cancer. Oh, un tout petit, un pas mŽchant, celui que lĠon prendrait si on devait en choisir un mĠa dit ma gynŽcologue. Elle mĠa, en effet, opŽrŽe dĠun cancer de lĠendomtre. JĠai eu une hystŽrectomie totale et quelques mois plus tard jĠŽtais comme avant ou presque. Car tre confrontŽ-e ˆ sa mort change notre sens du temps. La famille, les ami-e-s, les voyages —et curieusement cela me semble lĠun des points communs de nous autres survivant-e-s du cancer que de courir le monde — devinrent de plus en plus importants. JĠai continuŽ dĠŽcrire, je continue  toujours mais je nĠaspire plus ˆ faire carrire. Je souhaite quĠon me lise, que lĠon aime ce que jĠŽcris mais je nĠinvestis plus dans la rŽception de mes ouvrages.

Puis cet ŽtŽ, peu de temps avant la date de mon sŽjour prŽvu dans lĠ”le, nous avons appris que mon conjoint avait un cancer du pancrŽas, cancer invasif sĠil en est ! Tous et toutes celles qui ont ŽtŽ confrontŽ-e-s ˆ lĠimminence de la mort savent quelle panique, que l dŽsespoir sĠemparent alors de nous. Aprs trente-neuf ans de mariage, je nĠavais jamais envisagŽ quĠil me quitte. Je voyais une vieillesse calme et paisible au milieu de nos enfants, petit-e-s enfants et arrires petit-e-s enfants. Cela avait ŽtŽ le cas de ma grandĠmre, cĠŽtait jusquĠˆ cet ŽtŽ et la mort de mon pre, le cas de ma mre.  Nos plans dĠŽcriture sont aussi mlŽs puisque nous traduisons ensemble des textes dĠanciens franais en franais moderne.

 Ce fut un blanc devant moi. Puis les mŽdecins nous dirent quĠil y avait un espoir, quĠaujourdĠhui le cancer du pancrŽas nĠest pas nŽcessairement signe dĠune mort prŽcoce. Alors depuis le mois de juillet notre vie va au rythme des chimiothŽrapies du mercredi, de lĠexcitation du jeudi (Eric est boostŽ au moment de la chimio), du crash du vendredi et de lĠextrme fatigue du week-end. Nous avons appris comme toutes les personnes gravement atteintes dans leur intŽgralitŽ corporelle et comme toutes les personnes de leur entourage ˆ vivre au jour le jour. Certes cĠest un handicap dans la vie sociale et professionnelle. Et moi qui avait lĠexcellent rŽputation de savoir tenir un dŽlai de rŽdaction et de rendre mon travail en temps et heure, je suis devenue irresponsable. Mais pouvoir quand il fait beau se rŽjouir dĠun lever de soleil, aller un soir au cinŽma parce que lĠon en a envie, nĠest-ce pas aussi important ? Saisir lĠheure, lĠoccasion et savoir tre heureuse et heureux, et pour cela faire comme Scarlett oĠHara, nĠy penser que demain. Et puis sĠil y a la mort, il a encore et toujours lĠespoir.

Samedi 12 octobre en fin dĠaprs-midi

 

 


Recette pour une ”le flottante

 

 

La radio suisse romance invite des anonymes sur son ”le. Vous avez ŽtŽ convaincu-e, vous aimeriez, vous aussi, tre un, une lacustre. Oui, mais lĠ”le est occupŽe jusquĠau 19 octobre et ensuite dispara”t. Non pas pour tre comme Atlantis engloutie par les flots mais pour tre prosa•quement dŽmontŽe. Alors nĠhŽsitez pas ! Lancez-vous dans la confection dĠune ”le flottante ! Invitez vos ami-e-s ˆ la partager car une vŽritable ”le ne se dŽguste quĠˆ plusieurs.

Vite ˆ la cuisine ou il vous faut :

6 Ïufs, 1/2 l. de lait, 300 gr. de sucre, 1 gousse de vanille, 3 gr. de sel, quelques pralines.

Commencer par faire une crme anglaise  — lĠAngleterre est une ”le.

Pour ce faire, casse les Ïufs, laisser filer (ˆ lĠanglais) les blancs dans un cul de poule. Ne vous inquiŽtez pas vous les rattraperez. Mettez les jaunes dans un rŽcipient, ajoutez 100 gr. de sucre, battez jusquĠˆ ce que le mŽlange blanchisse. Je sais, ce nĠest pas politiquement correct, cela rappelle trop le colonialisme, mais les jaunes seront bient™t vengŽ-e-s. Et puis, le mŽlange, le melting pot nĠest-il pas la premire forme de multiculturalisme ? Versez le lait dans une casserole, ouvrez la gousse de vanille dans sa longueur, raclez les petites graines et faites les tomber dans le lait  (Choisir, si vous voulez faire couleur local, un laie suisse, bio, pasteurisŽ ou encore mieux cru). Ajoutez la gousse raclŽe dans le lait. Vous voyez quĠici la blancheur se m‰tine de nŽgritude.

Quand le lait est bouillant, versez le dŽlicatement sur le mŽlange jaunes et sucre tout en continuant de fouetter. Remettez lĠappareil dans la casserole, posez celle-ci sur feu doux et continuez ˆ fouetter jusquĠˆ ce que le mŽlange Žpaississe. CĠest ici la phase dŽlicate de lĠopŽration. Vous voulez, en effet, faire de la crme et non des Ïufs brouillŽs. Cela vous prendra une quinzaine de minutes ; la crme doit napper la cuillre. Otez du feu et versez dans un plat ˆ entremet. Laissez refroidir et rŽfrigŽrez.

Si vous voulez que votre  crme anglaise soit vraiment britannique, vous pouvez ajouter au mŽlange Ïufs, sucre, vanille, lait, un dŽcilitre de whisky pur malt, ce au moment de reverser le tout dans la casserole. Si cĠest des tropiques, de lĠeau bleu des cara•bes dont vous avez envie, remplacez le whisky par du curaao bleu. Celles et ceux qui aiment les lacs verts et profonds utiliseront de la FŽe Verte. Les nostalgiques du marxisme prŽfŽreront le rhum cubain, mme si le meilleur vient de La Martinique.

Pendant que votre crme refroidit occupez vous des blancs. Fouettez les Žnergiquement pour les faire monter. Eh oui,, ici aussi on donne dans le porno chic. Pour le sadomasochisme, les Parisiennes Christine Angot, Virginie Despentes et consÏurs peuvent manger leur cÏur (traduction dĠune expression anglaise car lĠhumour comme  la crme est anglais-e, qui veut dire prends-en de la graineÉde vanille). Quand les blancs sont bien fermes ajoutez 200 gr de sucre et continuez ˆ battre pendant cinq minutes.

Il vous faut choisir quel type dĠ”le vous voulez rŽaliser. Vous voulez faire une grande ”le. Prenez un plat allant au four (genre soufflŽ), beurrez-le, sucrez-le et versez-y les blancs en neige. Si vous voulez que votre ”le ressemble ˆ notre belle HelvŽtie, faites de beaux pics, des dents et veillez ˆ ce quĠelle reste bien blanche. On Žvitera, par ailleurs, lĠ”le volcanique qui salit le four et met la pagaille partout. Faites cuire au four et au bain-marie pendant une trentaine de minutes ˆ 180o. Si votre ”le est au soleil vous pouvez vous permettre de la laisser prendre une certaine couleur claire dorŽe.

 Tout lĠart sera ensuite de dŽmouler lĠ”le sur la crme et de dŽcorer avec des pralines concassŽes.

Vous tre plut™t petites ”les, archipel. Prenez alors une casserole trs large, remplissez-la aux trois quarts dĠeau lŽgrement  sucrŽe — certain-e-s prŽfrent pour Žcouler les produits nationaux utiliser ici du lait. Quand lĠeau ou le lait frŽmissent, prenez, selon la grandeur dŽsirŽe des ”les, avec une cuillre ou une petite louche, des blancs en neige et dŽposez-les sur la surface du liquide. Ne mettez pas trop dĠ”les ˆ la fois. Laissez cuire une ˆ deux minutes, retournez les  ”les et laissez Žgalement une ˆ deux minutes. Enlevez les ”les ˆ lĠaide une Žcumoire et posez-les sur un torchon bien propre pour les laisser sŽcher. RŽpŽtez lĠopŽration jusquĠˆ Žpuisement  ou du mŽlange ou de vous-mme, cĠest selon. Disposez les  ”les  sur la crme bien froide, dŽcorez.

Pour dŽguster jetez-vous sur lĠ”le, laissez-vous envahir par sa douce liquiditŽ, son onctuositŽ fondante et rugueuse ˆ la fois, respirez ses embruns marins ou ses doux alizŽs, enivrez-vous de ses saveurs exotiques ou ethniquesÉ

Voilˆ, pour vous aussi, tout nĠest plus que luxe, calme et voluptŽÉ

Dimanche 13 octobre, premier passage de la navette.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voyages et exils

 

Ici, a repris une lacustre, tout nĠest que luxe, calme et voluptŽ. Notre voyage intŽrieur et imaginaire nĠest pas Çune expŽrience de survieÈ, loin de lˆ. La RSR nous dit que ÇlĠ”le est un vŽritable nid douillet [É] un studio comprenant sanitaires, kitchenette, rŽfrigŽrateur et chauffage dĠappointÈ. De fait, ce studio est plus grand que le deux pices que jĠai partagŽ lors de mon sŽjour ˆ QuŽbec.

Sur lĠ”le, la RSR sĠest fait forte dĠinviter des Suisses , des Suissesses, des Žtrangres et des Žtrangers pour Çaffronter de manire originale lĠimage de la SuisseÈ, pour Çsusciter une rŽflexion sur notre paysÈ, pour ÇprŽparer lĠavenirÈ. Et dĠune certaine faon, je reconnais ici une Suisse que je connais bien : celle des associations, des mouvements pour la paix et la justice  globale ; celle qui mĠa chaleureusement accueillie et qui fait que je ne me sens ni plus ni moins Žtrangre ici quĠen mon propre pays.

Mais cette Suisse idyllique en cache une autre, tout aussi rŽelle mais ™ combien dure. Si je compare mon studio de lacustre ˆ lĠhŽbergement des demandeurs et demandeuses dĠasile, je me dis quĠon y mettrait aisŽment une famille de quatre ˆ six personnes. Je ne connais pas encore le centre de Vallorbe mais jĠai beaucoup frŽquentŽ celui des Grangettes ˆ Lausanne o Žtaient entassŽ-e-s, parquŽ-e-s, les nombreuses mres et leurs enfants fuyant la guerre de Bosnie ainsi que quelques familles. Alors que lĠexil, mme dorŽ, mme voulu, ne se vit pas bien tous les jours, que dire des celles et ceux qui fuient une mort assurŽe, qui ont ŽtŽ battu-e-s, torturŽ-e-s, violŽ-e-s et que lĠon (autoritŽs et citoyen-ne-s) souponne dĠŽmigration Žconomique ? Les autoritŽs fŽdŽrales  — si par hasard madame Ruth Metzler Žcoute — et cantonales, ne pourraient-elles pas tirer, elles aussi, une le4on de lĠ”le et accueillir toute personne, non dans le luxe mais dans la dignitŽ et en lui accordant la prŽsomption dĠinnocence

Dimanche 13 octobre en dŽbut dĠaprs-midi.