LETTRE OUVERTE AU MINISTRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION

 

ThŽrse Moreau, Žcrivaine

45 Route de Vevey

1009 Pully

 

Monsieur FrŽdŽric Mitterrand, Ministre

Ministre de la culture et de la communication

3 rue de Valois - 75033 Paris Cedex 01

France

 

 

Le 11 aožt 2009-

 

 

Monsieur le Ministre,

Si jĠen crois les mŽdia, vous avez dŽclarŽ ne pas comprendre la rŽaction de nombreuses fŽministes appelant au boycott du chanteur Orelsan et demandant, en particulier, quĠil ne soit pas sponsorisŽ par de lĠargent public. Pour vous, il serait le Rimbaud du XXIime sicle et nous, des philistines. Mais il me semble quĠen tant que ministre de la culture, vous devriez tre encore plus sensible ˆ la culture que vŽhiculent Orelsan et dĠautres. Cette culture est sexiste, misogyne et mortifre. Elle encourage certains ˆ passer ˆ lĠacte. Non, bien entendu, en donnant un mode dĠemploi mais en banalisant ce qui est, devrait tre un crime. Battre, lapider, Žtrangler, tuer une femme reste  le quotidien du sexisme ordinaire. Et ce, ici et maintenant, autant  que dans les autres cultures.

Le 5 aožt encore un ÇforcenŽÈ est entrŽ dans un gymnase ˆ Pittsburgh aux Etats-Unis et a ouvert le feu sur les personnes qui Žtaient lˆ, cĠest-ˆ-dire douze femmes. Nombre de forcenŽs sont, en effet, des hommes qui tuent des femmes. Mais alors que lĠon parle de Çcrime dĠhonneurÈ, de crime homophobe ou antisŽmite pour dĠautres, cĠest ici la folie qui serait la responsable. Du moins une folie passagre ou, comme vous le justifiez vous-mme, parÇ dŽpit amoureuxÈ. Mais George Sodoni, informaticien de 48 ans, a lui aussi tuŽ par ÇdŽpit amoureuxÈ. Est-ce donc pour vous excusable ? Il a mis en mots sa rancoeur pendant de long mois dans son journal . Est-ce du Rimbaud ? Ou ne serait-ce pas plut™t le sexisme ordinaire, la misogynie rampante, la volontŽ de faire de toutes les femmes des objets et de les possŽder ? Cet homme a tuŽ parce que, sur les quelques millions de femmes quĠil jugeait ÇconsommablesÈ, aucune nĠa voulu avoir de relations sexuelles avec lui. Mais qui,, quel que soit son sexe ou son orientation sexuelle, se sentirait attirŽ-e par une personne pour qui elle ou il nĠest que de la chair ˆ plaisir ?

Quelques mois plus t™t , le 11 mars 2009, cĠŽtait un jeune lycŽen de Winnenden qui entrait dans son lycŽe et abattait quatorze femmes. Lui aussi avait mis sur le net son dŽsir de  tuer : ÇJ'en ai marre, j'en ai assez de cette vie qui n'a pas de sens, c'est toujours la mme chose. Tous se moquent de moi et personne ne reconna”t mon potentielÈ. La police a retrouvŽ dans sa chambre des vidŽos pornographiques, des DVD misogynes jugŽs Çdans les normesÈ pour un adolescent. Il en va de mme pour la tuerie ˆ lĠŽcole polytechnique de MontrŽal (6 dŽcembre 1989) o lĠassassin avait clamŽ sa volontŽ dĠexterminer des fŽministes car, elles prenaient professionnellement la place des hommes : il sŽpara les neuf femmes de la cinquantaine d'hommes prŽsents dans la premire classe o il Žtait entrŽ. Il ordonna aux hommes de partir. Il demanda ensuite aux femmes si elles savaient ou non pourquoi elles Žtaient lˆ, et lorsqu'une d'elles rŽpondit Ç non È, il rŽpliqua : Ç Je combats le fŽminisme É Vous tes des femmes, vous allez devenir des ingŽnieures. Vous n'tes toutes qu'un tas de fŽministes, je hais les fŽministes È. On peut lister ˆ lĠinfini ces ÇforcenŽsÈ qui, Çpar folie passagreÈ tire sur des femmes, tel le ÇforcenŽÈ de Lyon qui, le 20 mars de cette annŽe, a tirŽ sur des mres attendant leurs enfants devant une Žcole maternelle.

Je sais bien quĠon ne peut  attribuer ˆ une personne, fut-il chanteur, la capacitŽ de pousser certains au crime. Mais je crois que lĠambiance sociale y contribue, que le fait quĠon puisse crier ÇFemme, ˆ mort !È banalise les assassinats de femmes. Quelle ne doit pas tre la douleur et lĠhorreur de la famille et des ami-e-s de  Marie Trintigan dont la mort est devenu verbe : Çje te marietrintigneraiÈ. Personne ˆ ma connaissance nĠa fait du meurtre homophobe dĠHarvey Milk un verbe . Et je ne crois pas que vous auriez approuvŽ la mise ˆ mort mme imaginaire dĠune personne pour des raisons de religion ou de pratiques sexuelles, alors pourquoi le dŽpit amoureux, quand il est dirigŽ contre une femme, donnerait-il le droit de faire violence, de se venger , de juger et de condamner  ?

En espŽrant que vous chercherez, en tant que ministre de la culture, ˆ promouvoir le respect de tous et de toutes, je vous prie de recevoir mes salutations fŽministes et distinguŽes.