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Naturalisation: acquisition de la nationalitŽ, par dŽcision de lĠautoritŽ publique, ˆ la demande dĠune personne ressortissante dĠun autre ƒtat ou apatride.

Se prŽsenter comme conseillre (communale, nationale, fŽdŽrale), pouvoir sĠinscrire sur la liste dĠun parti politique, voter oui, voter non ˆ telle initiative, tel rŽfŽrendum, accepter la prŽsidence dĠun mouvement de femmes revendiquant des changements lŽgaux: jĠaurai souvent voulu pouvoir tre une citoyenne ˆ part entire. Je crois quĠon se doit de participer civiquement lˆ o on vit, o on Žlve ses enfants, o on paye ses imp™ts. Ce qui se passe en Suisse ne peut pas, ne doit pas mĠtre indiffŽrent.

Naturalisation: acclimatation dĠune espce vŽgŽtale ou animale importŽe en un lieu o elle se maintient dĠelle-mme, comme une plante indigne.

JĠai choisi de venir en Suisse sans lĠavoir vraiment voulu. Ce fut un jeu de circonstances qui nous amena en pays vaudois. Choisir dĠabandonner un travail que jĠaimais, recommencer une fois encore ˆ zŽro dans un endroit o je ne connaissais personne et o personne ne me connaissait, ne fut pas chose facile. Mais les enfants avaient besoin de stabilitŽ aprs quelques annŽes dĠerrance. Il leur fallait une mre et un pre ˆ plein temps. Je suis donc arrivŽe ici dans les impedimenta du professeur. Et si les premires annŽes me furent trs pŽnibles, je me suis reconstituŽe un rŽseau social. JĠai ici des ami-e-s, des obligations de toutes sortes. Je suis au sens strict du terme une mŽtque, une femme qui Ïuvre dans et pour la communautŽ dans laquelle elle vit sans avoir le droit de citŽ. Il fut un temps o jĠaurais aimŽ obtenir la bourgeoisie dĠhonneur, non du canton o je vis mais dĠailleurs, du Jura, de Genve... ĉtre choisie plut™t que dĠavoir ˆ demander. ĉtre admise parmi, et non avoir ˆ se prouver digne de..., en connaissant lĠhistoire de Guillaume Tell ou les noms des rues de Pully. Se voir reconnue par celles et ceux avec qui on travaille, et non pas se renier, abjurer le pays dĠo lĠon vient, ne pas devoir prouver sa reconnaissance en absorbant force papets vaudois et autres framboises ˆ la double crme de la Gruyre. Recevoir un passeport en tant que cadeau de non-anniversaire. Oui, ce serait lˆ une chose normale, juste et en ordre.

En quatorze ans beaucoup ont oubliŽ que je venais dĠailleurs. Je ne corrige plus quand on dit ou lĠon Žcrit de moi Çla SuissesseÈ, Çla VaudoiseÈ, Çla PuillŽraneÈ car je suis un peu tout cela. JĠai appris ˆ dire et ˆ penser ÇnousÈ ˆ lĠŽtranger lorsque je parle des femmes et des hommes de ce pays. Cela fait quatorze annŽes que je vis ˆ Pully, je nĠai jamais vŽcu aussi longtemps dans un mme lieu. Et avec un seul dŽmŽnagement! Ma famille en France trouve mon Çaccent vaudoisÈ pittoresque et piquant. JĠai acceptŽ de renoncer totalement ˆ une carrire acadŽmique, de vivre sinon jusquĠˆ la fin de mes jours, du moins pour longtemps encore sur les rives du LŽman. Alors pourquoi nĠavoir toujours que le passeport franais? Refuser de voter avec les Franais-e-s de lĠŽtranger, et faire des centaines de kilomtres pour aller voter Çchez moiÈ, dans un village o jĠai peu vŽcu et o je ne voudrais pas vivre? Pourquoi ne pas sauter le pas?

Naturalisation: opŽration par laquelle on conserve un animal, une plante coupŽe en lui donnant lĠapparence de la nature vivante. Voir empaillŽ.

Demander la nationalitŽ suisse, cĠest avant tout pour moi demander la bourgeoisie. Ce mot me fait peur, il marque cette irrŽductible diffŽrence entre nous et nous — ÇCĠest la faute ˆ Voltaire. CĠest la faute ˆ RousseauÈ —, entre moi et elles et eux. Nous sommes, les Romand-e-s et moi, sŽparŽ-e-s par un langage commun o la force des mots nĠest jamais la mme. Leur sens, leur valeur Žmotionnelle nous trompent lĠune sur lĠautre. Adieu ici, bonjour lˆ-bas, entrez seulement — qui ne veut pas dire, ˆ lĠŽtrangre que je suis, qu'elle ne doit pas faire plus quĠentrer mais sans sĠinstaller, tout au contraire —, inviter ˆ d”ner et voir les gens arriver ˆ midi, alors quĠon les attend le soir. Je sais que les mots signifient ce quĠon veut quĠils signifient et que la question est de savoir qui est le ma”tre. Que les mots puissent signifier tant de choses me donne lĠimpression que Dame HelvŽtie est de lĠautre c™tŽ du miroir, lˆ o les objets sont tournŽs de lĠautre c™tŽ et o Çleurs livres ont bien quelque chose des n™tres, mais les mots sont en sens inverseÈ. Mais ici le miroir lŽmanique ne fond pas comme de la glace, il file comme de la fondue, nous englue comme du fromage ˆ raclette.

SĠasseoir sur un banc plut™t que de fl‰ner sur les grands boulevards, lire les Rveries du promeneur solitaire plut™t que Frankenstein, devenir la fille de Ramuz au lieu de rester la petite fille de Voltaire ou de Madame de Sta‘l. Mais dĠautre part, Frankenstein fut Žcrit un soir dĠorage sur les bords du LŽman; quant ˆ Voltaire, cĠest en Suisse quĠil trouvait refuge contre le despotisme ˆ la franaise, et si Germaine de Stael fut exilŽe ˆ Coppet, ce fut NapolŽon, empereur des Franais, qui lĠenferma en ces terres (provisoirement) franaises.

NaturalisŽe. EmpaillŽe. Peur dĠappartenir, dĠtre figŽe, engluŽe, tŽtanisŽe. Papillon ŽpinglŽ, perdant lĠor azurŽ de ses ailes. Vouloir tre Žtrangre, donc Žtrange, hors norme. Pouvoir se dire que demain, ce soir, dans une heure, en mettant tout ce qui importe dans une valise, un sac, on pourra partir ailleurs. Fuir. NĠavoir aucune attache, tre libre, indŽpendante.

Nom, prŽnom, origine. Et vous voilˆ clouŽe sur un carton. Toute dŽmarche dĠidentification me para”t tre liŽe ˆ la violence, que celle-ci soit domestique ou Žtatique. SĠil Žtait possible de rŽpondre ˆ cette triple Žnigme (nom, prŽnom, origine), la naturalisation serait un jeu dĠenfant. Or je ne suis certaine que de mon prŽnom, mme sĠil mĠarrive dĠŽcrire sous un prŽnom dĠemprunt. Je reste nŽanmoins sensible ˆ deux notions contradictoires, celle qui dit ÇA rose by any other name would smell as sweetÈ, et lĠaffirmation Humpty Dumpty quĠun prŽnom doive dire quelque chose de la personne. Le nom est dŽjˆ plus litigieux. Vouloir une filiation, une lŽgitimitŽ pour les femmes, et porter le Nom du Pre! ĉtre mariŽe depuis plus de trente ans, avoir des enfants et refuser — il faut en faire la dŽmarche auprs des autoritŽs — le nom de lĠaimŽ. Deux choses mĠont horrifiŽe le jour de notre mariage, quĠil se passe lui mme la bague au doigt, et que pour le reste du monde, je change dĠŽtiquette. Je suis devenue pour les autres Madame X, lĠŽpouse, la mre de ses enfants alors que je prŽfre comme HŽlo•se, tre lĠamie, la ma”tresse.

Cet Žvanouissement du nom paternel en faveur du nom marital aurait dž correspondre ˆ lĠune de mes aspirations. JĠaurais ŽchangŽ un nom pour lĠinconnu, lĠŽtranger voire lĠŽtrange. JĠaurais eu une identitŽ nominale impliquant une autre langue, une autre culture. Je prenais ainsi pour grand-mres Jane Austin, les sÏurs Bront‘, Virginia Woolf. Je devenais la cousine dĠAlice, de Scarlett ou des filles du docteur March.

Vouloir ˆ tout prix conserver sa nationalitŽ nĠimplique pas nŽcessairement que ce soit celle que lĠon prŽfre. QuĠil vienne de loin, de trs loin, quĠil y reparte et quĠil parle anglais nĠa pas ŽtŽ sans incidence sur ma volontŽ de le rencontrer. Partir. Songer ˆ la douceur dĠaller lˆ-bas, ailleurs. Non pas aller ˆ tel endroit mais fuir lĠici et le maintenant, reste un des mes fantasmes les plus forts.

Vivre ensemble, se perdre en lĠautre. Refuser le nom de lĠautre, cĠest aussi une protection contre lĠenvožtante symbiose amoureuse. CĠest exorciser la fixitŽ, lĠimmobilisme, faire que lĠamour ne soit pas Çun beau conte dĠamour et de mortÈ. Dans nos sociŽtŽs, la passion a ˆ faire avec la possession, elle est liŽe ˆ la souffrance, la frŽnŽsie et la folie. Juliette est coupable de la mort de RomŽo, Iseut des malheurs de Tristan, ƒve de la malŽdiction dĠAdam. LĠamour du c™tŽ des femmes ne va pas de soi, lĠƒros y bŽgaie trop souvent entre le bovarysme et la thanatocratie. Comment vivre lĠamour du c™tŽ des dŽmones? Comment refuser le ÇmŽnagre ou concubineÈ? Comment ne pas sĠembourber dans lĠamour bourgeois et accepter de ne plus tre, de ne plus sĠappartenir? Je ne comprends pas quĠen Suisse les femmes aient acceptŽ des gŽnŽrations durant de se marier officiellement. Perdre son nom, passe encore, mais perdre en mme temps son lieu dĠorigine, cĠest effacer toute trace de naissance, faire de la chirurgie esthŽtique pour que disparaisse le nombril, cette cicatrice qui me fait fille de ma mre, elle-mme, fille de sa mre et ainsi de suite jusquĠˆ la premire femme. Perdre son origine, cĠest ne plus tre nŽe Alice un soir dĠŽtŽ, mais tre lĠobjet, la possession dĠune lignŽe de m‰les, celle-lˆ mme qui a fondŽ lĠƒtat, la Nation et qui part au service militaire. Perdre son nom et son origine, cĠest tre aliŽnŽe, devenir une autre et ne plus avoir de repres dĠidentitŽ. CĠest devoir se fier ˆ des critres extŽrieurs pour se nommer: ÇVoyons, disait Alice, Žtais-je la mme quand je me suis levŽe ce matin? JĠoserais presque penser que je me sentais un peu diffŽrente. Mais si je ne suis pas la mme, une question se pose: Qui suis-je? [...] Je suis certaine de ne pas tre Ada car elle a de longues boucles et je nĠen ai pas, et je suis sžre de ne pas tre Mabel car elle ne sait presque rien. [...] Essayons la gŽographie. Londres est la capitale de Paris, et Paris la capitale de Rome, et Rome. [...] JĠen suis sžre. Je dois tre devenue Mabel.È En perdant nom et origine  nous devenons des Belles au bois dormant, des Clara Schumann, Milena Kafka, Sophie Condorcet anesthŽsiŽes, nous passons derrire le papier jaune peint pour devenir Žpouse, mre et folle.

Ne pas porter son nom — comme on porte les armes —, serait alors ne pas tre prise dans les rets de lĠamour bourgeois, dans les piges dĠun bonheur empaillŽ.

NationalitŽ: on distingue la nationalitŽ dĠorigine qui se dŽtermine par la filiation, le lieu de naissance, quelquefois les deux, et la nationalitŽ acquise qui provient du mariage, de la naturalisation, de lĠannexion.

Devenir Suissesse par annexion....

Annexer: joindre ˆ un objet principal une chose qui en devient la dŽpendance.

ĉtre violentŽe, se faire violence, pour devenir la chose dŽpendante dĠun objet principal, ici lĠƒtat. Refuser dĠtre lĠannexe dĠun homme pour devenir celle dĠun groupe humain constituant une communautŽ politique, Žtablie sur un territoire dŽfini, ou un ensemble de territoires dŽfinis et personnifiŽs par une autoritŽ souveraine (voir Nation).

Depuis quatorze ans me parvient un dr™le de message sur ce quĠest la suisse, la femme suisse. Na”tre avec une nationalitŽ semble aller de soi, mme si certain-e-s la rŽpudient pour en Žpouser une plus belle, une moins cruelle, une plus riche. ĉtre franaise, cĠest pour moi uniquement tre nŽe en France, et avoir comme langue maternelle ou plut™t paternelle le franais. Je ne me sens nullement tenue dĠaimer les valeurs dites franaises, dĠaffirmer, par exemple, Ç quĠil nĠest bon bec que de ParisÈ. Je suis certaine de pouvoir prendre et laisser, de refuser les essais nuclŽaires ˆ Mururoa, de crier ÇVive...È ou ÇA bas...È sans tre anti-franaise, sans dŽmŽriter ni trahir. Au contraire, jĠai ici la pŽnible impression quĠon me demande pour devenir Suisse(sse) de tout aimer et de tout assumer, en particulier ce qui me rŽpugne.

Vivre en Suisse, y tre venue avec X, par X signifie que lĠon mĠa (toujours?) considŽrŽe comme son annexe et ce y compris dans des milieux o lĠon sĠy attendrait le moins.  Courir dans la rue parce que sa fille va tre en retard ˆ lĠŽcole, a ne se fait pas... SĠil est bon de rester jeune, belle et mince, il existe pour cela des pistes Vita, des endroits spŽcialisŽs. Que de fois ne lui a-t-on pas dit: Ç Mais, jĠai encore vu ThŽrse dans le train pour Paris! Elle est donc toujours partie? Qui sĠoccupe de toi ˆ la maison?È DĠailleurs mon permis B ne disait-il pas en premier lieu: ÇMotif du sŽjour: MŽnagre, vivre auprs du chef de familleÈ. JĠai dŽchirŽ ce papier et les autoritŽs et moi avons fait un compromis historique puisque les cinq ans o jĠai eu un permis B, celui-ci affirmait: ÇMotif du sŽjour: Ne rien faire, vivre auprs du mariÈ. Certaines se posaient des questions sur mon engagement fŽministe, moi qui ÇnĠavait pas besoin de travailler car un professeur dĠuniversitŽ gagne tellement bien sa vieÈ, nĠŽtais-je pas nourrie et ÇbaisŽe ˆ domicileÈ? Peu de gens voyaient en moi une personne, peu mĠaccordaient une lŽgitimitŽ personnelle.

Annexionniste: partisan dĠune politique dĠannexion.

Demander un passeport ˆ croix blanche, cĠŽtait, me signifia-t-on, devenir la dame (et non la femme) du. A la banque, il mĠa fallu une lettre officielle du consulat de France pour que mon propre nom figure sur son compte. Le banquier mĠa lancŽ. ÇVous voulez son argent, alors vous prenez son nom.È AujourdĠhui encore, on mĠoblige ˆ corriger en nous prŽsentant: ÇMonsieur et Madame XÈ. Je me sens agressŽe, clouŽe dans le r™le de lĠimpolie, et ce dĠautant que jĠai la profonde conviction que celles et ceux qui nous prŽsentent ainsi le font exprs, parce que ce nĠest pas des manires de passer pour concubin et concubine quand on est mariŽ-e, ce nĠest pas digne de bons bourgeois. La gŽrance, malgrŽ mes rŽclamations rŽpŽtŽes, sĠentte ˆ sĠadresser ˆ Mademoiselle Moreau. Pourtant, mme si je nĠŽtais pas mariŽe, le fait que je vive maritalement, que je nĠai plus seize ans depuis longtemps, ne devrait-il pas engager ˆ me dire Madame?

ĉtre une femme suisse, cĠest ne pas sortir du rang, ne pas se faire remarquer, accepter que lĠon parle de vous en votre prŽsence comme si vous nĠexistiez pas, comme si vous comptiez Çpour du beurreÈ. Lors dĠune rŽception universitaire, quelquĠune lui a dit: ÇJĠai encore vu votre femme ˆ la tŽlŽ, vous ne pouvez donc pas la tenir!È Et mme si le monde acadŽmique ne sent pas la rose, il y a quelque chose de pourri dans cette nation.

Assimilation: acte de lĠesprit qui considre (une chose) comme semblable (ˆ une autre).  Action de rendre semblable. Synthse de la matire vivante gr‰ce aux ŽlŽments pris au milieu et absorber (Voir. Digestion).

Devenir Suisse et non Suissesse, ce qui est dŽjˆ une dŽviance. Se faire absorber, digŽrer par lĠesprit suisse. Se fondre en un muesli indiffŽrenciŽ.

Si jĠen crois ce que jĠai vu chez une amie juive et turque, il faut tre assimilŽe, mangŽe ˆ la croque vaudoise. Deux hommes, en uniformes, sont venus se prŽoccuper de ce quĠelle faisait manger ˆ son Žpoux. Deux gendarmes qui fouillent les placards, le rŽfrigŽrateur pour sĠassurer que les produits exotiques ne dŽtr™nent ni tome, ni viande des Grisons. JĠignore comment de ÇvraisÈ suisses vivraient cette intrusion. Pour moi, cĠest une image de sturmtruppen, de dŽlation, dĠoccupation et dĠannexion violente.

Mais comment peut-on tre Suisse?

QuĠest-ce pour les candidat-e-s au passeport que la Suisse, la citoyennetŽ helvŽtique? JĠai lĠimpression quĠon me propose une identitŽ de bric et de broc. La Suisse, les montagnes. Mais je vis au bord dĠun lac, en plaine et je hais les montagnes, phallus arrogants et menaants. La Suisse, la fondue. Nous le savons toutes et tous, une bonne Suissesse sait dĠinstinct prŽparer cet Žlixir dĠamour. Je nĠaime pas le fromage fondu. La Suisse, mĠa affirmŽ une amie naturalisŽe par mariage, cĠest la propretŽ, et toi quand tu as nettoyŽ ˆ fond, tu nĠen es mme pas lˆ o les Suissesses commencent. Je revendique, il est vrai, un certain laisser-aller, un dŽsordre de bon aloi dans le mŽnage, que de toute faon je partage avec lui et que, aux dires des enfants, je leur laissais, quand elle et lui vivaient encore avec nous. La Suisse, cĠest encore pour moi, cet homme bariolŽ, cloches de vaches et pipe en main que lĠon trouve sur les bo”tes de lait. Image ringarde sĠil en fut, et qui ne correspond nullement ˆ ma, ˆ la rŽalitŽ. Quoique... Un soir, o pour pouvoir voter, je me sentais prte ˆ affronter les affres de la naturalisation, une Žmission tardive sur la SSR, cors des Alpes, yoddel, costumes folkloriques, vaches laitires et xŽnophobie mĠont fait vite revenir ˆ moi.

Nationalisme: exaltation du sentiment national, attachement passionnŽ ˆ la nation ˆ laquelle on appartient, accompagnŽ parfois de xŽnophobie et dĠune volontŽ dĠisolement.

Non ˆ lĠONU. Non ˆ lĠEurope. Oui aux mesures de contrainte. Les Vigilants, Blocher.

La Suisse, ce fut pour moi la dŽcouverte du petit livre rouge. Non pas celui de Mao mais celui du DŽpartement fŽdŽral de Justice et Police ˆ la demande du Conseil fŽdŽral (1969). Livre de la dŽfense civile qui explique quĠun Çcitoyen suisse de bon sens doit reconna”tre que nos institutions, bien quĠimparfaites, comme toutes les Ïuvres des hommes, sont stables et respectueuses de la personnalitŽ humaineÈ.On y lit que la Suisse est Çune dŽmocratie [qui] doit suivre une voie de crte, avanant avec prudence entre lĠimmobilisme stŽrile et les bouleversements destructeursÈ. La ConfŽdŽration HelvŽtique est un ƒtat qui affirme que Çles rŽvolutions sont souvent plus nŽfastes quĠutilesÈ et que ÇcĠest trahir que de vouloir tout dŽtruireÈ. Mais dans un tel ƒtat, vouloir changer le monde, refuser la prudence, penser autrement la dŽmocratie est trs proche de la trahison.

La Suisse, cĠest encore lĠarmŽe, car Çle citoyen suisse est en mme temps le soldat suisse. Il dŽtient chez lui lĠarme qui lui permet dĠaccomplir son devoir. Mais son devoir est avant tout moral. Il faut avoir la volontŽ inŽbranlable de dŽfendre le pays contre lĠŽtranger et de maintenir l'ordre ˆ lĠintŽrieurÈ, de plus Çle respect de lĠautoritŽ fait partie de lĠattitude morale du citoyen suisseÈ. Puis-je devenir suissesse, moi qui voit en lĠarmŽe une des causes majeures de lĠimmobilisme helvŽtique, du piŽtinement de la libŽration des femmes et (donc aussi) des hommes? Un pays dont toute lĠorganisation, toute la structure semble avoir pour raison dĠtre le dŽpart annuel des hommes pour jouer ˆ la mort et contre les Žtrangers ne pourra jamais tre un pays o femmes et hommes sont ˆ ŽgalitŽ. LĠarmŽe, cĠest, pour moi comme pour Einstein, lĠobŽissance bte et aveugle, lĠapprentissage de la haine des femmes et du mŽpris de sa propre mre, lĠencouragement ˆ la violence envers les faibles. Peut-on devenir suissesse et aspirer ˆ la disparition de lĠarmŽe? Est-il possible de demander ˆ faire partie dĠune communautŽ o les autoritŽs expliquent que la guerre a du bon, car Çla santŽ nationale est meilleure quĠavant la guerre. LĠinfarctus se fait rareÈ? Croire au devoir de dŽsobŽissance civile et rver dĠtre suisse...

Au Nom de Dieu. Amen! Les gens dĠUri, de Schwytz et de Nidwald...

Avoir une ConfŽdŽration placŽe sous le Nom du Pre, une religion dĠƒtat, un DŽpartement de lĠInstruction et des Cultes. Devoir dŽclarer sa religion en vue des imp™ts. Venir dĠune famille dĠenseignant-e-s franais-e-s la•ques, avoir eu un grand pre franc-maon. NĠavoir soi mme ni DŽesse ni ma”tresse.  Je ne me sens pas le courage dĠadhŽrer ˆ un ƒtat qui, comme Michelet, ne saurait se passer de Dieu.

La dŽfense spirituelle veille ˆ donner au peuple une information judicieuse lui permettant de rŽsister aux propagandes Žtrangres...

La dŽfense Žconomique empche notre pays de tomber sous la dŽpendance Žconomique dĠune nation Žtrangre...

Afflux de fugitifs que les devoirs dĠhumanitŽ nous imposent de nourrir, de loger, h™tes parfois douteux dont il faut contr™ler lĠactivitŽ...

Avoir le Livre du Soldat. Aimer le chocolat au lait, se protŽger des Žtrangers, des fugitifs.

Fugitif, fugitive: personne qui sĠenfuit, qui sĠest ŽchappŽe, esclave, forat fugitif.

La Suisse et moi incompatibles? Pourtant jĠaime ces Žtrangres et ces Žtrangers, car quand on regarde de lĠautre c™tŽ du miroir, on ne voit toujours que lĠennemi-e, lĠŽtrangre, lĠŽtranger, et cĠest nous que nous voyons... Je est un-e autre.

MŽtis, mŽtisse: qui est mŽlangŽ, qui est fait moitiŽ dĠune chose, moitiŽ de lĠautre.

La Suisse, nation dŽtestable, faite de non individualitŽs coulŽes dans le moule du Pre-Sergeant-Major-Tout-Puissant, prend ˆ la gorge, Žtouffe. Cette nation frileuse, donneuse de leons, o lorsque lĠon est habituŽ-e ˆ la manire ordinaire de vivre, cĠest quĠŽmotionnellement on est mort-e. Mais dans cette Suisse de papier, que dĠindividu-e-s exceptionnel-le-s, que dĠtres vivants formidables. JĠadmire cette faon de vivre ensemble sans sŽcession. Je crois quĠil vaut mieux avoir eu le droit de vote par nŽgociation et rŽfŽrendum que par la bonne-mauvaise volontŽ dĠun gŽnŽral, si grand fut-il. Le consensus nĠest pas uniquement gŽnŽrateur dĠimmobilisme, il permet de prendre en compte lĠimage sociale du pays. Il nĠy a pas de grand-e perdant-e, de victoire incontestable. Et si je ne suis pas ÇmajoritŽ suisseÈ, je peux me reconna”tre dans certains votes et cantons. Le Jura me para”t, me paraissait il y a encore quelque mois, une Suisse mŽtisse o lĠon pouvait sĠintŽgrer. Les Žtrangres et les Žtrangers ont, dans le canton de Neuch‰tel, un certain droit de vote. Je me souviens avoir votŽ en 1981 pour un candidat, en France, qui promettait, entre autres, le vote des Žtrangres et Žtrangers et qui, une fois Žtant coutume, nĠa pas tenu sa promesse. Partout en Suisse, je connais un grand nombre de personnes merveilleuses. Je ne veux pas prendre racine, mais je travaille pour les (ex?) Bureaux de la Condition fŽminine, de lĠƒgalitŽ entre femmes et hommes et de la Famille. JĠy ai des cheffes, mais aussi des personnes avec lesquelles je partage un idŽal de vie.

Depuis que je suis en Suisse, je fais ce que jĠai toujours voulu faire : Žcrire. JĠai choisi dĠy publier sinon dĠy voter, car cĠest lˆ o lĠon vit que lĠon veut tre lue. Et jĠai trouvŽ chez mes Žditrices plus de libertŽs, plus dĠengagement personnel, de soutien et dĠamitiŽ sincre que lĠon en rencontre ˆ Paris.

Et je restais, ainsi quĠune femme ˆ genoux

Presque ”le, ballottant sur mes bords les querelles

Bateau perdu, jetŽ par lĠouragan... JĠai peur de ne plus bouger, de prendre encre, dĠavoir une cha”ne rivŽe ˆ son socle. Pourtant cĠest ici que je veux changer la vie. CĠest cette sociŽtŽ que je veux faire bouger. CĠest cette Žcole que je veux voir Žpicne, afin que filles et garons puissent sĠŽpanouir, conna”tre des relations harmonieuses entre les sexes.  CĠest encore ici que je crŽe et participe ˆ la crŽation. Pas de liens, pas de cha”nes. Mais mon cÏur a tissŽ une toile arachnŽenne. Je change mon emploi du temps, invite X ˆ faire de mme pour pouvoir tre plus disponible avec enfants et ami-e-s. Si je devais, ce qui fut fait pour un mariage, faire la liste de toutes les personnes ici et ailleurs avec qui je partage passŽ et prŽsent, elle en serait bien longue, mme si parfois le vent souffle devant ma porte. Et si lĠon peut dire de certain-e-s ami-e-s quĠelles, quĠils partagent avec moi lĠŽtrangetŽ, l'errance ou quĠau contraire leurs racines sont doubles, mŽtissŽes, jĠaime en elles et eux leur faon dĠtre Helvtes. Beaucoup sont tout-ˆ-fait suisses, mais leur Suisse est belle, gŽnŽreuse; ce sont, pour moi, les prŽcurseurs et prŽcurseuses dĠune Suisse ouverte et curieuse.

IntŽgration: opŽration par laquelle un individu ou un groupe sĠincorpore  ˆ une collectivitŽ, ˆ un milieu.

SĠil existe une famille du cÏur, jĠai une large parentŽ en Suisse. Aurais-je une relation plus proche que celle que jĠai avec Milan, avec lĠun-e de mes petit-e-s enfants, si jĠen ai un jour? Gr‰ce ˆ lui jĠai dŽcouvert une nature, autre que la montagne, et que jĠaime et que jĠadmire. Je parle de partir, mais je donne ˆ sa maman un emploi dŽtaillŽ, je ne mĠabsente que quelques heures pour pouvoir venir le prendre quand la naissance du deuxime sera imminente.

Partir dŽfinitivement serait pour moi un dŽchirement, car si je sais que les amitiŽs rŽsistent ˆ lĠŽloignement, je sais aussi que lĠabsence creuse lĠŽcart. CĠest de toutes petites choses, banales et quotidiennes, que sont fait les liens les plus forts. Et, je dois me lĠavouer, je suis intŽgrŽe, je me suis fait une place en Suisse et ai souvent la tentation dĠtre suissesse ˆ part entire.

Renouvellement: remplacement de choses, de gens par dĠautres semblables. Changement complet des formes qui crŽe un Žtat nouveau. Remise en vigueur dans les mmes conditions. Confirmation des vÏux prononcŽs ˆ nouveau.

Aux ƒtats-Unis, nul besoin de renouveler la fameuse carte verte. DonnŽe une fois pour toutes, on peut rester lĠŽtrangre sa vie durant. Le gouvernement ne vous demandera jamais de renouveler vos vÏux et de jurer que vous laisserez aux seuls AmŽricains le privilge dĠassassiner leur prŽsident. Il ne sera plus question de taxes spŽcifiquement mŽtques entre vous, vous ne payerez pas pour avoir le privilge de rester sur le sol amŽricain. Votre libertŽ de mouvement ˆ lĠintŽrieur du pays est totale. Vous pouvez faire des miracles en Alabama comme aller chanter ˆ Memphis, Tennessee.

En Suisse, les choses sont tout autres. Il mĠa fallu dĠabord passer par un permis B, renouvelable chaque annŽe moyennant finances et si la Commune, le Canton, la ConfŽdŽration voulaient bien de moi, si je nĠŽtais pas une charge ni un dŽshonneur pour les Suisses. Aprs une pŽriode probatoire de cinq ans (uniquement pour les ressortissant-e-s de la CommunautŽ europŽenne), jĠai gradŽ au Livret pour Žtranger C. La Police des Žtrangers vous informe sur ce permis que ÇLĠautorisation dĠŽtablissement nĠest valable que pour le canton qui lĠa dŽlivrŽe. Tout changement de canton nŽcessite une nouvelle autorisation. Il est conseillŽ de demander cette nouvelle autorisation au nouveau canton avant le dŽpart et de ne pas changer de domicile avant de lĠavoir obtenue. Deux semaines avant lĠŽchŽance du dŽlai de contr™le, le prŽsent livret doit tre remis aux autoritŽs compŽtentes pour renouvellement. LĠŽtranger est tenu de dŽclarer son dŽpart lorsquĠil change de canton ou quĠil quitte la Suisse. LĠautorisation dĠŽtablissement prend fin lorsque lĠŽtranger annonce son dŽpart ou sŽjourne effectivement pendant six mois ˆ lĠŽtranger; sur demande prŽsentŽe au cours de ce dŽlai, celui-ci peut tre prolongŽ jusquĠˆ deux ans. LĠŽtranger est tenu de prŽsenter son livret sur rŽquisition des autoritŽs.È DŽsormais, la remise en vigueur aux mmes conditions se fait tous les trois ans soit en septembre prochain. Nous nous rappellerons mutuellement que je ne suis ici quĠen invitŽe, un oiseau migrateur de passage.

Je me souviendrai ainsi que je ne suis ici quĠune Žcume, un pollen que lĠon sme ˆ tout vent. Rver, comme Rachel dĠtre ÇprŽcipitŽe dans la mer, baignŽe, ballottŽe par les eaux, promenŽe parmi les racines du mondeÈ. Moi aussi, cette idŽe me sŽduit par son incohŽrence. Car quel est le monde rŽel? Et, penserai-je demain la mme chose que je pense, si le monde changeait? Mieux vaut tre la mer, le vent, mme sĠil descend de la montagne et vous rend folle.

Naturalisation: acclimatation dŽfinitive dĠun mot, dĠune idŽe venant de lĠŽtranger.

FŽminiser le dictionnaire. Fonder un groupe. ĉtre Žcrivaine en Suisse comme Christine de Pizan Žtait femme de lettres en France...

Nation: nacion 1270, Çnaissance, raceÈ

Puisque lĠexil est en moi, demain, cĠest sžr, je me suisside.

 

ThŽrse Moreau