Germaine Tillion, une militante centenaire
Ne
Allgre en Haute Loire le 30 mai 1907, Germaine Tillion ftera le mois
prochain son centenaire. Elle continue, malgr son grand ge, sĠintresser
aux vnements de ce monde pour les analyser et les tudier, dfendre les
droits de la personne, lutter contre la peine de mort et promouvoir la
scolarisation. Ancienne rsistante, dporte, directrice dĠtudes a lĠEcole des
Hautes Etudes, elle fut la tmoin engage de toutes les grandes luttes du XXime
sicle,
Une
jeune femme dans le dsert
Ses
parents lĠouvrirent trs tt au monde. Son pre Lucien est magistrat et lui
fait partager ses passions pour la musique, lĠhistoire, lĠarchologie et la
photographie. Sa mre, Emilie,dirige une collection de guides touristiques pour
Hachette. Germaine sĠintressa toutes les sciences lui permettant de
comprendre lĠhumain. CĠest ainsi quĠelle devint lĠtudiante de Marcel Mauss
(1872-1950, anthropologue connu pour son Essai sur le don, professeur au Collge de France) et partit en 1934 en Aurs, Algrie
orientale, pour y tudier les Berbres des Chaouas. Elle partagea
pendant plusieurs annes leur vie quotidienne et sĠintressa avant tout leurs
structures sociales et aux systmes de parent. Elle rdigea des notes de
travail pendant six ans. Malheureusement celles-ci, enfermes dans une valise
bleue, furent dtruites en 1943. Elle rentre de sa quatrime mission au moment
de la demande dĠarmistice faite par le marchal Ptain. De sa thse perdue,
elle tira 92 ans lĠouvrage Il tait une fois lĠethnographie o elle retrace les recherches quĠelle a faites sur
diverses socits humaines, o elle rapporte des contes, des anecdotes.
Une
rsistante contre les nazis
Elle sĠengage dans le rseau Muse de l ÔHomme qui se spcialise dans lĠvasion des
prisonniers et le renseignement. A partir de dcembre 1940 le rseau fait
paratre le journal clandestin Rsistances. Elle sera lĠune des animatrices du rseau pendant
trois ans jusquĠ ce quĠun proche la dnonce et quĠelle soit arrte. Elle est
dporte NN (Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard), cĠest--dire
condamne disparatre sans laisser de trace. Les nazis confisquent la valise
bleue pleine de notes et la dtruisent. Germaine Tillion fut prisonnire
Ravensbrck de lĠautomne 1943 au
printemps 1945 sous le matricule 24588. CĠest aux abords dĠun ancien centre de
cure au grand air, dans le village prussien de Ravensbrck, que la SS fit
construire en 1938 le camp de concentration pour femmes de Ravensbrck, seul
grand camp de concentration sur le territoire allemand destin la
"dtention prventive" des femmes. Un camp de concentration pour
adolescent-e-s fut construit partir de l't 1942 proximit immdiate de
Ravensbrck: Uckermark. L'entreprise Siemens & Halske fit construire aux
abords du camp 20 halls de production, dans lesquels les dtenues taient
contraintes de travailler. Au cours de la guerre, plus de 70 camps annexes
vinrent s'agrger au "camp-mre" de Ravensbrck, rpartis sur
l'ensemble du Reich. Les femmes y taient essentiellement exploites au profit
de l'industrie de guerre. Entre 1939 et 1945, 132 000 femmes et enfants, 20 000
hommes et 1000 adolescentes du "camp de protection pour jeunes"
d'Uckermark y furent enregistr-e-s comme dtenu-e-s. Les hommes et les femmes
dportes Ravensbrck provenaient de 40 nations diffrentes ainsi que des
juifs et des Sinti et Roma. Des dizaines de milliers furent assassin-e-s,
moururent de faim, de maladies ou furent victimes des exprimentations
mdicales. Aprs la construction d'une chambre gaz la fin de l'anne 1944,
les SS firent gazer entre 5 000 et 6 000 dtenu-e-s Ravensbrck. En outre, de
nombreuses femmes, surtout des juives, furent victimes de l'action spciale
"14 f 13 pour la destruction des vies inutiles" ou assassines par
injection de Phnol. La mre de Germaine Tillion y mourut .
Une
ethnologue Ravensbrck
Pour
survivre et faire face lĠimpossible, Germaine Tillion tudie le
fonctionnement du camps, elle fait des confrences aux autres prisonnires sur
ses travaux sur lĠAurs mais aussi sur le fonctionnement du camp. Elle veut
vivre pour tmoigner, pour crire et dire la vrit des chambres gaz et des
expriences mdicales face celles et ceux qui nient le gnocide. Elle
publiera trois ouvrages intituls Ravensbrck (1946, 1973, 1988). Elle dit dans un interview
dĠavril 2004 ÇPour mieux condamner le systme concentrationnaire, je lĠai
tudiÉ Dj, pendant toute la dure de ma captivit, je nĠai cess de parler
avec les autres,comme ensuite dans le train qui nous ramenait en Sude. JĠai
tout vrifi ligne par ligne. JĠai voulu montrer le nazisme comme une mcanique
pour permettre mes camarades de ne pas tre crases, pour quĠelles regardent
cela de haut.È. Son travail fut souvent pris parti par les rvisionnistes car
elle crit et clame haut et fort lĠexistence des chambres gaz et des fours
crmatoires. CĠest pourquoi elle reprit deux fois son ouvrage sur Ravensbrck
afin de lĠtayer de documents et de tmoignages. Genevive de Gaulle-Anthonioz,
elle aussi dporte Ravensbrck, lui crit : ÇCe que tu nous a alors
communiqu, avec le ton mesur qui a toujours t le tien, nĠtait rien de
moins que ta connaissance de lĠunivers concentrationnaire. Exactement, ce quĠil
nous fallait pour ne pas tre dtruites par son apparente absurdit- le cycle
du gnocide, lĠextermination par le travail, la raison dĠtre des Çtransports
noirsÈ (lĠun dĠeux avait quitt le camp au moment de notre arrive, les prix de
revient des personnes ; noua pouvions lutter, puisque nous pouvions
comprendreÈ (prface la Traverse du Mal, 2000)
Retour
en Algrie
En
novembre 1954, alors que Germaine Tillion travaille au CNRS (Centre National de
Recherches Scientifiques), le Front National de Libration (FLN) commence sa
campagne pour la libration de lĠAlgrie. Franois Mitterrand, ministre de
lĠintrieur, et donc en charge de lĠAlgrie, demande Germaine Tillion dĠaller
tudier le sort des populations civiles. Elle intgre en 1955 le cabinet
Soustelle et initie un ambitieux
programme de rformes sociales. En juin 1957 elle part enquter dans les camps
et prisons dĠAlgrie. Elle y recueille des tmoignages sur les belligrants.
Elle voit combien la torture est une pratique courante pour les militaires
franais. Elle alerte avec
quelques camarades de la Rsistance la commission internationale qui avait
enqut sur les crimes de Staline. Elle continua son action en organisant des
rencontres entre le gouvernement franais et le FLN, en ngociant des cessez le
feu.
Nomme
en 1958 directrice de recherches lĠEcole pratiques des hautes tudes, elle y
enseigne la littrature orale du Maghreb. En 1961 lĠOrganisation mondiale de la
sant la mandate pour une enqute sur Çla condition des femmesÈ. CĠest pour
elle lĠoccasion de poursuivre sa rflexion sur les socits du bassin
mditerranen. Elle publie en 1966 Le Harem et les cousins qui est sa premire tentative de thorisation sur la
situation des femmes dans le Maghreb.
Elle
reut le prix Cino del Duca en 1977. Faite chevalire de la lgion dĠhonneur en
1999, elle lance avec dĠautres intellectuel-le-s en 2004 un appel demandant au gouvernement
franais de condamner officiellement la torture en Irak. Elle est lĠautrice de
nombreux livres.
İ Thrse
Moreau 2007
Bibliographie
Ravensbrck, ouvrage collectif, Suisse , Editions de la
Baconnire 1946, revue et remani en 1973 et 1998 Paris, Seuil
LĠAlgrie
en 1957, Paris, Minuit, 1957
LĠAfrique
bascule vers lĠavenir, Paris, Minuit,
1961
Les
Ennemis complmentaires, Paris,
Minuit, 1960
Le
Harem et les cousins, Paris, Seuil,
1966
La
Traverse du Mal, Arla, 1997
Il
tait une fois lĠethnologie, Seuil,
2000
A
la recherche du vrai et du juste. A propos rompus avec le sicle, Paris, Seuil, 2001
LĠAlgrie
aursienne, Paris, Perrin/La Martinire,
2001