la feminisation en romandie
Quoi! toujours, malgr nos remontrances,
Heurter le fondement de toutes les sciences,
La grammaire, qui sait rgenter jusquĠaux rois,
Et les fait la main haute obir ses lois?
Molire, Les Femmes savantes, II, 6
LĠvolution dĠune langue, phnomne humain, ne peut tre spare des conditions concrtes, sociales, psychologiques, gographiques et historiques de son fonctionnement. La fminisation du langage nĠchappe pas cette loi: cĠest pourquoi il faut chaque pays de la francophonie innover, dsexiser le langage selon ses propres rgles. Mme si nombre de solutions sont identiques dĠun pays lĠautre, lĠconomie des diffrences ne saurait se faire quĠau prix de la ralit, de lĠexistence des parlers franais.
Le masculin universel lĠpreuve de lĠhistoire
La proximit gographique de la France rend nombre de personnes en Suisse Romande extrmement sensibles aux dclarations de lĠAcadmie franaise. La question sĠest donc pose de savoir si le masculin tait le genre universel, ainsi que cela avait t affirm par des Acadmiciens le 14 juin 1984. Pour ceux—ci, Ç le genre dit couramment ÒmasculinÓ est le genre non marqu È, alors que le fminin est Ç le genre marqu ou intensif È : le fminin instituerait une sgrgation entre les sexes, et le bon usage de la langue franaise voudrait donc que Ç dans tous les cas non consacrs par lĠusage, les termes du genre dit ÒfmininÓ — en franais genre discriminatoire au premier chef — soient vits et que chaque fois que le choix reste ouvert, on prfre pour les dnominations professionnelles le genre non marqu È. On dirait donc la secrtaire, la fleuriste mais Madame le ministre, oubliant que Dumas fils vituprait celles qui voulaient partager avec les hommes le prestigieux mtier de secrtaire; il est vrai quĠ cette poque une Ç tudiante È nĠtait point une femme qui tudiait mais simplement la matresse en titre dĠun tudiant.
En Suisse, encore un peu plus quĠailleurs, les femmes ont appris leurs dpens que le masculin ne saurait en aucun cas tre universel. Chacune a appris quĠil y a confusion entre genre grammatical et catgorie sexuelle puisquĠen histoire on appelle le droit de vote de tous les mles Ç suffrage universel È. La vritable course dĠobstacles de plus dĠun sicle pour obtenir le droit de vote, puis lĠgalit entre femmes et hommes, rappelle toutes et tous que lĠgalit doit aussi tre inscrite dans le langage.
On se rappellera que la Suisse est compose de vingt-six cantons et demi-cantons, que la Confdration Helvtique telle que nous la connaissons date de 1848, et que sa constitution affirmait dj cette poque lĠgalit des droits puisque lĠArticle 4 sĠy lisait ainsi : Ç Tous les Suisses sont gaux devant la loi. Il nĠy a en Suisse ni sujet, ni privilge de lieu, de naissance, de personne ou de famille È. Pour obtenir les mmes droits que tout citoyen, les femmes revendiqurent donc lĠuniversalit du masculin. Puisque le masculin, genre grammatical, embrassait le fminin, genre grammatical et sexu, il tait logique et normal que Ç tous les Suisses È aient comme rfrent tous les tres humains femelles et mles de nationalit suisse. Mais cette interprtation allait lĠencontre de lĠhistoire suisse : cĠest ce que ne cessera dĠaffirmer, de 1887 1990, la plus haute instance juridique, comme en tmoigne la rponse du Tribunal fdral la requte dĠEmilie Kempin-Spyri le 27 janvier 1887 :
Lorsque la requrante se fonde tout dĠabord sur lĠarticle 4 Cst. et parat vouloir dduire de cette disposition que la Constitution fdrale pose le principe de la complte galit juridique des sexes dans lĠensemble des domaines du droit public et du droit priv, elle exprime l une conception aussi nouvelle quĠaudacieuse, et qui ne saurait tre admise. Il est clair quĠun tel raisonnement est en contradiction avec toutes les rgles dĠinterprtation historique. Comme le Tribunal fdral lĠa dit constamment, lĠart. 4 Cst. ne peut tre compris en ce sens quĠil interdirait toute ingalit dans le traitement juridique de certaines classes de personnes, ce qui conduirait des consquences inadmissibles; au contraire, il nĠexclut que les ingalits juridiques qui, dĠaprs les principes fondamentaux reconnus de lĠordre juridique et tatique, apparaissent infondes et ne sont justifies par aucune diffrence essentielle dans les faits. Or, dĠaprs les ides traditionnelles encore dominantes sans aucun doute, lĠingalit de traitement des sexes en matire de droit priv, et notamment en ce qui a trait au droit dĠexercer une activit publique, nĠest nullement dnu de justification...1
Pour les autorits , le vocable Ç suisse È ne pouvait signifier que : Ç tre masculin, citoyen suisse È, puisquĠ un autre recours le Tribunal rpliqua en 1923 :
Cette dsignation ( Ç suisse È lĠart. 74), comme les expressions analogues qui figurent dans la lgislation fdrale sur les lections et votations, ne vise que les citoyens suisses du sexe masculin. Selon lĠantique droit coutumier ou crit et jusquĠ nos jours, les femmes sont gnralement exclues des droits politiques. La suppression de cette exclusion quivaut par consquent lĠabolition dĠune situation juridique profondment enracine; elle ne peut tre ralise que par lĠadoption dĠune disposition constitutionnelle ou lgale dicte clairement cet effet et ne saurait tre tire simplement dĠune prescription en vigueur, alors que ceux qui lĠont tablie nĠavaient nullement envisag sa modification.
Vers la majorit politique, p. 281
Une mme rponse sera donne en 1956 , en 1965....
Ce refus dĠinterprter le masculin comme un genre universel a oblig les femmes demander aux hommes, aux seuls hommes et la majorit dĠentre eux de leur accorder des droits lmentaires. Le droit de vote et dĠligibilit a d tre acquis au niveau communal, cantonal et fdral. Ce nĠest que depuis dcembre 1990 que toutes les Suissesses peuvent voter au niveau cantonal et il leur a valu deux votations — 1959, 66,9% de non, rejet par seize cantons et six demi-cantons , 1971, 65,7% de oui, acceptation dans quatorze cantons et trois demi-cantons — avant dĠobtenir le droit de vote fdral. En effet pour modifier la Constitution fdrale il faut que tout changement soit entrin par la majorit du peuple et des cantons. Un texte peut mme obtenir plus de 50% des suffrages mais tre refus par une majorit de cantons. Dans le cas du suffrage fminin, si 66,7% des hommes taient alls voter en 1959, il nĠy en avait plus que 57,7% en 1971.
Le 14 juin 1981, lĠ galit entrait dans la Constitution grce au nouvel alina (2) de lĠArticle 4 :
LĠhomme et la femme sont gaux en droits. La loi pourvoit lĠgalit, en particulier dans le domaine de la famille, de lĠinstruction et du travail. Les hommes et les femmes ont droit un salaire gal pour un travail de valeur gale.
CĠest ainsi que se sont crs dans plusieurs cantons des bureaux (ministres) pour lĠgalit. Ce sont ces bureaux qui sont lĠorigine du Dictionnaire fminin-masculin des professions, des titres et des fonctions 2 . Dans la Rpublique et canton de Genve, un rglement a t vot le 7 septembre 1988 :
Rglement relatif lĠusage de la forme fminine de nom de mtier, de fonction, de grade ou de titre dans les actes officiels.
Le conseil dĠEtat,
vu de lĠarticle 2A de la constitution de la Rpublique et canton de Genve, du 24 mai 1847;
vu lĠarticle 20A de la loi sur la forme, la publication et la promulgation des actes officiels, du 8 dcembre 1956;
arrte
Article 1 : La forme fminine des noms de mtier, de fonction, de grade ou de titre est utilise simultanment la forme masculine lorsque la langue franaise le permet.
Article 2 :
1 Le fminin des noms de mtier, de fonction, de grade ou de titre est, dans tous les cas o cela est possible, au moins marqu par la prsence dĠun dterminant fminin.
2 Lorsque la forme spcifique du fminin est possible, elle doit tre cre selon les modles existants dans la langue franaise.
Art. 3 : Dans les cas o pour un mme mtier, une mme fonction, un mme grade ou un mme titre existent plusieurs formes fminines, la profession concerne est consulte afin de dterminer un fminin unique.
Art. 4: Pour les noms fminins de mtier nĠayant pas de masculin, une forme masculine correspondante est drives selon les rgles du franais.
Art. 5:
1 La forme fminine des noms de mtier, de fonction, de grade ou de titre est adopte simultanment la forme masculine dans a) les rglements; b) les circulaires, les directives et les instructions du Conseil dĠEtat; c) les offres dĠemploi et les dfinitions de fonction type.
2 La mme rgle est applique dans les tablissements de droit public et les organismes dpendant de lĠEtat ou placs sous son autorit.
3 Les dpartements concerns veillent ce que les arrts, la correspondance ainsi que les ouvrages dĠenseignement, dĠorientation et de formation professionnelle et tout autre document interne ou externe emploient les formes fminines et masculines adquates.
Art. 6 : Le prsent rglement entre en vigueur le 1er janvier 1989.
Par ailleurs, le Conseil fdral sĠest dclar le 26 fvrier 1986 en faveur dĠune rdaction administrative et lgislative rendant justice aux ralits sociales de notre temps, et en juin 1991 la Chancellerie fdrale publiait un guide de Formulation non sexiste des actes lgislatifs et administratifs 3 .Nous disposons donc dĠun dictionnaire, dĠun rapport fdral et dĠun guide de rdaction Le Langage nĠest pas neutre 4 publi par lĠAssociation suisse pour lĠOrientation scolaire et professionnelle.
Francophonie et plurilinguisme
Notre voisinage avec la France, la tendance hexagonale croire que le franais ne peut tre que celui de France — les autres parlers tant provinciaux, dialectaux voire jargonneux —, il rgne en Romandie une volont dĠhypercorrection. Nous ne saurions parler ni le franais fdral — structure allemande au vocabulaire franco-germanique —, ni un franais dcri de la vnre Acadmie. Si nous devons nous dmarquer de la France, ce ne peut tre quĠau nom dĠun plus grand respect des lois linguistiques, dĠun retour aux rgles dĠun espace francophone plus vaste que celui de la France jacobine. Et comme les Suissesses sont des femmes de nationalit helvtique, celles qui ont un diplme de mdecine peuvent tre doctoresses, car elles savent quĠil y eut au moyen ge de mires et des miresses, des peintres et des peinteresses, — et sĠil fallait craindre les charmeresses, les barnesses taient des femmes de qualit, et les clergesses des femmes lettres.
La diversit linguistique (on ne parle pas le mme franais Neuchtel que dans le Canton de Vaud ou celui du Jura, du Valais), le plurilinguisme officiel, nous donnent une autre sensibilit. En principe tout Suisse et toute Suissesse parle deux langues nationales. Tout-e francophone apprend lĠallemand et prend donc dĠautres habitudes graphiques grce sa connaissance de la flexion radicale, des dclinaisons, de lĠemploi des majuscules. Aussi des formulations telles que Ç le, la client-e sont influenc-e-s È, nous paraissent-elles peu barbares, car nous vivons avec des germanophones qui ont, en gnral, une attitude plus pragmatique et novatrice envers les langues. LĠintroduction de mots Ç trangers È nĠa pas la mme bizarrerie pour nous qui lisons tous les jours des tiquettes et des informations en trois langues. LĠitalien tant aussi langue nationale, il semble pertinent de parler de Ç pizzaloio È et de Ç pizzaloia È pour dsigner celui ou celle qui travaille dans une pizzeria.
La fminisation en Romandie
Notre volont de marquer le fminin, de le donner voir et entendre, sĠest donc ancre aux ralits go-historiques. Nous avons pris les rgles de fminisation que lĠon peut trouver dans Grevisse, Dauzat et autres matres. Elles sont t formules comme suit:
1. Les dnominations passent de ...TEUR en..TRICE lorsque la racine remonte un substantif se terminant par ...TE, ...TION, ...TURE ou par ...TORAT, ou lorsquĠil sĠagit dĠune transposition directe du latin. En gnral, ce sont des mots de formation savante dont on ne peut tirer de participe prsent en changeant ...TEUR en ...ANT.
exemples: recteur passe rectrice par transposition directe du latin; administrateur passe administratrice parce que la racine remonte administration; .. lecteur passe lectrice parce que la racine remonte lecture; auteur passe autrice par transposition directe du latin...
2. Les dnominations passent de ..EUR en ...EUSE lorsque la racine remonte un verbe. On peut alors en tirer des participes prsents en remplaant ...EUR en ...ANT. Cette rgle sĠapplique galement lorsquĠil sĠagit dĠune transposition dĠun terme dĠorigine anglaise.
exemples: chauffeur passe chauffeuse; sapeur passe sapeuse; footballeur passe footballeuse....
3. Les dnomination passent de ...EUR en ...EURE lorsque la racine remonte un substantif se terminant en ...EUR exprimant tymologiquement une comparaison, lorsquĠil nĠexiste pas de racine directement sous la forme dĠun substantif, ou lorsque la racine remonte un substantif se terminant par ...SSION, ou lorsque lĠusage a impos le terme.
exemples: ingnieur passe ingnieure; professeur passe professeure; procureur procureure...
4. Les dnominations picnes, comme leur nom lĠindique, restent invariables, seul le dterminant devenant fminin lorsque la racine remonte un substantif se terminant par un E muet , ou lorsquĠil sĠagit dĠun terme dĠorigine trangre.
exemples: un ou une cinaste; un ou une fleuriste; un ou une mdecin; un ou une mannequin....
5. Les dnominations se terminent en ...ESSE lorsque le suffixe remonte au latin ...ISSA emprunt au grec; pour certains mots il est la marque spciale du fminin.
exemples: contrematre devient contrematresse; pote devient potesse; consul devient consulesse; pasteur devient pastoresse....
6. Les dnominations prennent un E final , avec ddoublement ventuel de la consonne qui prcde, lĠutilisation dĠun I pour les mots dont le masculin est en ...ER, le remplacement dĠun F par un V ou celui dĠun X par un S, etc. pour les autres cas.
exemples: intendant devient intendante; crivain devient crivaine; sportif devient sportive; matelot devient matelote; commis devient commise:...
7. Les substantifs sont remplaces directement par leur quivalent fminin ou masculin lorsquĠils dsignent de manire explicite une personne dĠun sexe donn.
exemples: prudĠhomme devient prudĠfemme; homme-grenouille devient femme-grenouille; sage-femme devient sage-homme...
8. La dnomination fminine ou masculine de la profession est remplace par une dnomination fminine ou masculine dĠune autre racine aussi approchante que possible lorsquĠune dnomination fminine ou masculine de la mme racine nĠexiste pas, a un autre sens ou est tombe en dsutude.
exemples : gouvernante donnerait gouvernant mais nous proposons intendante et intendant; moine devient moniale...
9. Les titres, grades ou fonctions lectives suivent en gnral les rgles noncs plus haut; dans certains cas, cette fminisation peut obir dĠautres rgles instaures par lĠusage ou par des prescriptions lgales.
exemples: confrre devient consÏur; chef devient cheffe; maire devient mairesse; prfet devient prfte; dput devient dpute...
E. Les termes trangers suivent les rgles de fminisation de la langue dĠorigine pour autant que ces termes nĠaient pas t franciss.
exemples: picollo devient piccola; barman devient barmaid.
Mais il ne suffit pas quĠun mtier soit au fminin et au masculin pour que le langage devienne non sexiste. Outre lĠquilibre entre le fminin et le masculin, la visibilit des deux sexes, nous avons propos :
a) que les textes ne soient rdigs ni exclusivement au fminin ni exclusivement au fminin; que sur les pages de titre. les offres dĠemploi, les listes de mtiers, la dnomination du mtier se fasse en entier au fminin et au masculin; que les deux sexes soient explicitement nomms quand le sujet dĠun verbe dsigne un masculin et un fminin, que lĠordre des dnominations suivent lĠordre alphabtique qui, lui, ne repose pas sur la hirarchie des sexes.
b) que lĠaccord des adjectif et des participes se fassent au substantif le plus proche cĠest ainsi que lĠon crira deux hommes et trois femmes sont alles ou encore les vendeurs et les vendeuses sont comptentes, suivant en cela Le Bon usage de Grevisse (&434); que les verbes soient mis ou pluriel lorsque les dnominations sont relies par Ç ou È, comme par exemple, le chef ou la cheffe demandent...
c) refus de lĠemploi de parenthses pour inclure le fminin, car les parenthses, dĠune part dsignent lĠaccessoire, dĠautre part rendent le texte illisible; si lĠemploi du trait dĠunion nous parat symboliquement plus riche, son abus rendrait lui aussi le texte incomprhensible.
d) emploi des termes gnriques tout en restant attentifs et attentives au fait que trop de gnriques dpersonnalisent le texte et que lĠemploi systmatique de Ç on È revient occulter les sexes.
Nombre dĠadministrations, de grandes entreprises ainsi que lĠAssociation des journalistes romand-e-s, sĠintressent ce langage non sexiste; la Rpublique et canton du Jura sĠapprte passer un rglement analogue celui de Genve, avec lĠadjonction de lĠemploi systmatique de Madame pour toute communication ou courrier officiel. La langue tant la fois moteur et reflet de la socit, la volont de desexiser le langage est exemplaire, car elle signifie que les femmes sont dsormais des tres et des citoyennes part entire.
İ Thrse Moreau
NOTES
1. Lotti Ruckstuhl, Vers la majorit politique, Lausanne, Association suisse pour les droits de la femme, 1991.
2. Dictionnaire fminin-masculin des professions, des titres et des fonctions, Genve, Mtropolis, 1991.
3. Formulation non sexiste des actes lgislatif et administratifs, Chancellerie fdrale suisse, 1991 (Office central fdral des imprims et du matriel, CH 3000 Berne).
4. Thrse Moreau, Le Langage nĠest pas neutre, Lausanne, ARCOSP, 1991(CP 63, CH 1000 Lausanne 9).