VilipendŽe et adorŽe : Un voix fŽministe dispara”t

 

Nulle nĠest prophte en son pays. Pas plus aux Etats-Unis dĠAmŽrique quĠen FŽminie. Andrea Dworkin (1946-2005) nĠŽchappe pas ˆ la rgle. AujourdĠhui inconnue, voire mŽprisŽe par les nouvelles gŽnŽrations de fŽministes qui pensent la sexualitŽ mais surtout les manifestations artistiques du sexe comme hors des circuits de lĠoppression, ha•e hier par nombre de ses contemporain-e-s, Andrea Dworkin fut, pour le pire comme pour le meilleur, lĠune des grandes penseuses fŽministes du XXime sicle. Nous lui devons dĠavoir rendu quotidiens, dignes de recherche des sujets tels que la pornographie et la violence envers les femmes. Elle fut lĠune des promotrices des marches du mouvement Take Back the Night et celles dĠentre nous qui travaillent sur les femmes et la ville ne sauraient lĠignorer. Elle fut encore avec la juriste et professeure ˆ Yale Catherine Mackinnon ˆ lĠorigine des arrtŽs municipaux de Minneapolis et dĠIndianapolis faisant de la pornographie une violation des droits civiques. Cela signifie que dans ces deux villes, toute femme se sentant dŽgradŽe par la pornographie (publicitŽ, affichage de magazine dans les kiosques, petites annonces) peut intenter un procs et demander des dŽdommagements financiers. On comprend quĠelle ait pu ainsi para”tre sĠallier avec les mouvements religieux et puritains ; on trouvera sur le site dŽdiŽ ˆ sa mŽmoire - http://www.andreadworkin.net/memorial - une rŽfutation des principales accusations lancŽes contre elle.

Andrea Dworkin ne soignait pas son image physique. Elle Žtait grosse, mal habillŽe, avait les cheveux frisŽs et en dŽsordre. Mais nĠest-ce pas ce genre dĠimage qui font dĠun Kerouac et de ses compagnons de route, des Etatsuniens admirŽs ? De plus elle Žcrivait dans des journaux dĠextrme gaucheÉ Andrea Dworkin laisse derrire elle une grande Ïuvre littŽraire. Elle est lĠautrice de treize ouvrages (fiction, poŽsie, tŽmoignage, thŽorie) ainsi que de nombreux articles. Elle fut une polŽmiste redoutable contre le patriarcat et lĠexploitation sexuelle.

Son premier engagement fut pacifiste. Comme nombre de fŽministes des Etats-Unis, Žtudiante elle manifesta contre la guerre au Vietnam. A 18 ans (1965) elle est arrtŽe lors dĠune manifestation sur le campus de Bennington (New York). MenŽe ˆ la maison dĠarrt pour femmes, elle y fut soumise ˆ une fouille corporelle intime ; ce qui signifie que la police vŽrifie quĠelle nĠa cachŽ dĠobjet ni dans son vagin ni dans son rectum. Elle donnera ˆ la presse le rŽcit de son arrestation et contribua ainsi ˆ la fermeture puis ˆ la destruction de la maison dĠarrt.

En 1970, Andrea Dworkin publie Woman Hating qui fut saluŽ par Kate Millett et Phyllis Chester comme un ouvrage rŽvolutionnaire. Fine connaisseuse de la littŽrature franaise, elle y fait la critique de la littŽrature du mal si en vogue ˆ lĠŽpoque, en particulier Histoire dĠO. Ds lors elle sera considŽrŽe non comme une critique de la pornographie mais une liberticide de libertŽ dĠŽcrire, de penser et de publier. Les associations de libraires ÇAmerican BooksellersÈ et de maisons de publications ÇAmerican PublishersÈ lĠattaqurent en justice en 1984 affirmant quĠelle les empchait dĠexercer leur droit constitutionnel en ce qui concerne le premier amendement (Freedom of speech). Elle fut le sujet dĠun boycott mŽdiatique et dut publier en Grande-Bretagne, aucune maison dĠŽdition aux Etats-Unis ne voulant lui permettre dĠexercer son droit de parole.

Si Andrea Dworkin a mauvaise rŽputation, cĠest, en partie, ˆ elle-mme quĠelle le doit. Elle permit, par ses excs, de confondre fiction et tŽmoignage, de mettre dans sa bouche des propos tenus par ses personnages de fiction. Elle fut mythomane si lĠon en juge par le rŽcit du viol dont elle aurait ŽtŽ victime en France en 1978. Elle Žtait assise dans le jardin dĠun grand h™tel parisien, lisant un ouvrage sur le fascisme franais et sirotant des kirs royals quand elle perdit connaissance. Elle accusa le barman et le serveur dĠavoir droguŽ son verre, de lĠavoir transportŽe dans sa chambre, et de lĠavoir violŽe. RŽcit fort peu vraisemblable mais fiction proche de celle de Pauline de RŽage. Mais ne retenir que cela dĠelle ferait oublier les pages quĠelle a Žcrites pour le Los Angeles Times lors du procs dĠO.J Simpson ˆ propos de lĠassassinat de Nicole Brown Simpson et de Ronald L. Goldman. Dans cet article, elle dŽnonce avec rigueur et passion lĠhypocrisie de la sociŽtŽ, femmes y comprises, lorsquĠil sĠagit de violence domestique, de personnages cŽlbres. Oui, elle affirma que le pŽnis est une arme que les hommes utilisent contre les femmes, mais cĠest aussi ce que disent les Marines (voir le film Full metal jacket). Elle rendit compte de la guerre des sexes mais nĠen fut ni lĠinventrice, ni la promotrice.

En ces temps de retour du balancier, le meilleur hommage que nous puissions lui rendre, le meilleur service que nous puissions nous rendre cĠest de la (re)lire et de prendre au sŽrieux ce quĠelle a Žcrit.

 

ThŽrse Moreau