Amanda contemplait son ventre plat avec dŽsespoir. Elle qui depuis des annŽes vivait au bord de lĠanorexie, rvant de voir sĠeffacer, dispara”tre ses signes extŽrieurs de fŽminitŽ, ses seins quĠelle avait tant ha•s, ne voulait plus quĠune seule chose: ressembler ˆ une statue symbole de la fertilitŽ, tre une VŽnus callipyge. Etait-elle condamnŽe, pour on ne sait quel crime, ˆ voir ses pieds jusquĠˆ la fin de sa vie? Elle se refusait ˆ rester plus longtemps androgyne. Elle aspirait, elle aussi, ˆ cette sensation de plŽnitude, ˆ cette angoisse de lĠexplosion.

Elle vivait avec Irwing depuis plus de dix ans, et, en ce jour dĠavril, allait une fois de plus aux toilettes avec fŽbrilitŽ, mais la raison en Žtait opposŽe. Alors quĠavant dĠtre ˆ la pilule elle avait recherchŽ avec anxiŽtŽ la moindre trace de sang sur le papier hygiŽnique, accueillant avec soulagement les signes avant-coureurs des menstrues, Amanda guettait lĠabsence de rgles. ELLE VOULAIT UN ENFANT, elle le voulait ˆ nĠimporte quel prix. Porter, maturer un enfant, lĠexpulser hors dĠelle-mme le moment venu, voilˆ lĠentreprise quĠil lui fallait. Celle-ci aurait, au moins, le mŽrite dĠtre apprŽciŽe de ses proches et de son entourage.

On lui avait dit que lĠenvie dĠuriner Žtait un sympt™me prŽcoce de grossesse, mais voilˆ, comment tre sžre que ce besoin nĠŽtait pas psychosomatique, tout comme cette vague envie de vomir quĠelle avait depuis quelques jours, et qui, chez elle, servait aussi de signal de dŽtresse.

Si le sang revenait, Irwing insisterait pour recalculer scientifiquement le moment de lĠovulation, exigeant quĠelle prenne sa tempŽrature avec le thermomtre ˆ microprocesseur quĠil lui avait achetŽ. Il lui faudrait faire lĠamour, expression dŽrisoire, ˆ jour et ˆ heure fixes, ne sachant plus si elle Žtait une poule pondeuse dans lĠenfer dĠune batterie ou une manÏuvre pointant ˆ lĠhorloge de la procrŽation. Mettre le rŽveil encore et toujours au milieu de la nuit serait au-dessus de ses forces. Le bip-bip strident de lĠordinateur invitait aux cauchemars. Les sorcires de MacBeth lui hurleraient ˆ nouveau de se lever, de prŽparer la tasse de thŽ qui rŽveillerait Irwing et, le cÏur battant la chamade, elle se dirigerait vers la cuisine, se laverait les dents, se parfumerait, se coifferait, puis munie du philtre dĠamour, irait se soumettre ˆ son mari. Elle se prterait une fois encore aux simagrŽes qui Žveillaient en lui le dŽsir, entrouvrirait les jambes, faisant mentalement les menus de la semaine. Elle faisait et refaisait, pauvre PŽnŽlope, la comŽdie de la jouissance pour obtenir la dose fŽcondante de spermatozo•des. Tout ce quĠelle demandait ˆ Irwing cĠŽtait dĠŽjaculer son sperme vers lĠÏuf qui lĠattendait, mais il ne pouvait y parvenir sans son rituel incantatoire.

ÉÉ..

LĠaprs-midi se chargea pourtant de rŽvŽler ˆ Sylvaine la vŽritable nature dĠOswald. Amanda avait dŽcidŽ de faire une longue promenade afin que Sylvaine nĠassiste pas aux crises. DŽjˆ quand elle souleva Oswald du divan, il lĠavait souillŽ de son urine; Amanda prŽtexta lĠŽnervement dž ˆ la visite dĠune inconnue pour excuser cette incontinence passagre. Sylvaine savait que son amie mentait: Oswald nĠavait pas ŽtŽ rŽveillŽ par la froideur de lĠurine; il nĠavait paru ni Žmu ni irritŽ de sĠtre mouillŽ ainsi. Elle lui demanda sĠil voulait aller se promener. Il ne dŽtourna pas la tte, continua ˆ regarder devant lui de son regard vide et profond et rŽpŽta: Çraller se promennnnn...È Sylvaine interrogea du regard Amanda qui sĠŽtait rŽfugiŽe dans un silence inquiet. La crŽature refusait de marcher, elle voulait tre portŽe dans les bras. Amanda accŽda ˆ ses dŽsirs afin de sortir au plus vite de la maison. Elles marchrent ainsi plusieurs heures. Sylvaine, entretenant une conversation languissante, nommait les cygnes, les canards et les mouettes du lac pour Oswald. Elle ne comprenait pas pourquoi son amie ne le mettait pas ˆ terre et ne le laissait pas courir et dŽpenser son Žnergie. Amanda agissait avec lui comme sĠil avait eu quelques mois et Sylvaine souffrait de la voir plier et haleter sous le poids. Heureusement les brumes obscurcirent assez vite le lac. Le soleil dŽjˆ se couchait et ce fut Sylvaine qui prŽtexta le froid pour Žcourter la promenade. Elle avait envie dĠune boisson chaude et estimait avoir assez marchŽ.

Cette variation dans lĠhoraire dŽboussolait Amanda, lĠangoissait au possible. Elle sentait Oswald sĠagiter entre ses bras. Il allait pleurer et mettre la maison ˆ sac. Ds quĠelle lĠeut posŽ par terre dans lĠentrŽe lĠinŽvitable ne manqua pas de se produire. Oswald se jeta ˆ plat ventre sur le carrelage, se cognant la tte en hurlant ÇTurlu!È Amanda sĠŽtait figŽe, pŽtrifiŽe, elle ne fit pas un geste vers lĠenfant. Statue immobile, elle contemplait le spectacle. Elle se savait impuissante. Rien ne pourrait arrter lĠencha”nement inexorable des ŽvŽnements. Sylvaine, quant ˆ elle, nĠadmettait pas quĠun enfant aussi ‰gŽ fasse encore de telles colres; elle dŽcida dĠintervenir. Elle avana vers Oswald se baissant pour le ramasser mais il lui mordit la jambe. Se levant dĠun bond, il se prŽcipita vers le salon quĠil ravagea en quelques secondes, renversant tout sur son passage. Une fois quĠil eut jetŽ disques, livres, pendule et vases contre les murs, il se mit ˆ tournoyer sur lui-mme en hurlant comme une sirne, se donnant des coups de poing sur la tte. Puis, ivre, il sĠŽcroula inconscient. Amanda le ramassa, le prit dans ses bras et le monta dans sa chambre.