La religieuse mexicaine : SÏur Juana InŽs de la Cruz

 

 

Fille naturelle d'une crŽole et d'un capitaine basque ou canarien de passage, Juana1 (1648-1695) fut surnommŽe la dixime muse par ses contemporain-e-s. A 3 ans, elle va  en cachette ˆ l'Žcole et y apprend ˆ lire avant que sa mre ne se doute de ses escapades. A 6 ans, elle sait lire, Žcrire et compter et Çsupplie sa mre de l'envoyer ˆ l'universitŽ de MexicoÉtravestie en hommeÈ (p.14). A 16 ans elle sait le latin et devient dame de compagnie de la vice-reine. Elle entretiendra toute sa vie des relations passionnŽes avec les femmes de la cour. Elle devient trs vite la gloire littŽraire du Mexique : ÇSes pomes d'amour, ses pices de capes et d'ŽpŽe, ses autos sacramentales seront lus, jouŽs et admirŽs dans tout l'empire espagnol et au-delˆ, et l'on ne compte plus les lettres dithyrambiques de ses admirateurs mexicains, pŽruviens, espagnols, sardes ou portugais. Elle conna”tra un succs rarement atteint par les plus grands auteurs -masculins - du sicle d'or.È (p.16) Pourtant aprs quatre annŽes de faste ˆ la cour Juana rentre au couvent en 1669. Elle n'en sortira que quelques mois.

 

Un bŽguinat pour les crŽatrices

Si la misogynie de l'Žglise mexicaine ne fait aucun doute, si les familles s'empressaient de consacrer au Christ les filles qu'elles ne pouvaient pas marier, les couvents ne furent pas de simples Çprisons de femmesÈ (p.29). En ces lieux, les femmes pouvaient faire maintes choses interdites ˆ l'extŽrieur. Les couvents furent un refuge pour celles qui voulaient Žchapper ˆ l'obligation procrŽatrice.  Lˆ, elles exeraient leurs talents : ÇLa plupart des couvents sont un peu des homes pour femmes n'ayant pas trouvŽ leur place dans la sociŽtŽ la•que ou qui s'en sont retirŽes. Celles qui en ont les moyens ont des cellules de luxe, de vŽritables duplex avec bain et cuisine privŽe. Devenue riche et cŽlbre [É] Sor Juana aura une sorte de suite o elle accumulera une extraordinaire quantitŽ d'objets : instruments de musique, appareils scientifiques, et bien sžr le plus important, ses livres, 4000 selon son biographe.È(p.30). Certaines furent archivistes, portires, trŽsorires, enseignantes ou cuisinires, Juana fut comptable et cela nous sera prŽcieux pour lever le mystre de sa fin.

 

La dixime muse

SÏur Juana fut une Žcrivaine religieuse mais aussi mondaine. Et si elle  resta clo”trŽe, son parloir fut trs frŽquentŽe. Elle appartint autant ˆ la cour qu'ˆ  l'ƒglise, eut des dŽfenseuses et des dŽfenseurs la•ques et religieux. On conna”t sa vie gr‰ce ˆ des Ïuvres ˆ la veine autobiographique telles que sa Respuesta, son Discours de l'authentification, son Discours de la Mission divine. Toutes Ïuvres religieuses mais loin d'une ThŽrse d'Avila. Car si Çla moitiŽ de l'Ïuvre de Sor Juana est d'inspiration religieuse, rares sont les textes o elle s'implique vraiment personnellement. Difficile par exemple de retrouver la passion amoureuse de ses textes profanes dans sa production religieuse.È (p.50). Elle Žcrivit sur la difficile coexistence des mondes divin et littŽraire dans la Carta Atenag—rica ainsi que dans Primero Sue–o, l'unique texte qu'elle avoue avoir Žcrit par pur plaisir.

Sa production profane est faite de pomes d'amour, de comŽdies et de textes de circonstances. Les pomes d'amour s'adressent aux vice-reines :Ç Amour ou adulation, la relation courtoise et courtisane de Sor Juana avec les vice-reines n'a rien ˆ envier aux potes-amants les plus passionnŽs. Elles sont Muses et protectrices ˆ la fois. Alors, vŽritable culte et passion saphiques ou purs jeux littŽraires? Ou pourquoi pas les deux ˆ la fois?È (p.73). On peut alors se demander si son fŽminisme ne vient pas de son lesbianisme.

 

Des livre s et de l'enfer

En 1693 il y aurait eu un miracle. Juana aurait fait son examen de conscience et aurait Žcrit un texte de pŽnitence. Geste qu'elle renouvela en 1694 en renonant ˆ la littŽrature et ˆ ses Ïuvres dans un pacte signŽ avec son sang. Elle se serait dŽbarrassŽ de sa bibliothque, de ses instruments de musique pour faire une fin pieuse gr‰ce ˆ la mortification du fouet, au silice et aux prires. La Gr‰ce divine avait-elle touchŽ cette Minerve pour lui montrer que les hommes d'Žglise avaient raison de mŽpriser et de crainte la femme plus amre que l'enfer? Juana Žtait-elle tombŽe dans le pige tendu par son confesseur? Ses ennemis avaient-ils triomphŽ lors de l'absence d'une vice-reine? Ce n'est qu'en 1995 que le mystre fut rŽsolu, entre autres, gr‰ce aux talents de comptable de Juana. Aujourd'hui Çil n'y a plus deux Sor Juana, la potesse courtisane et la pŽnitente repentie, mais une seule : une femme extraordinaire ˆ l'intelligence subtile, et dont la plume nous a laissŽ les plus beaux vers de l'‰ge baroque.È (p.146)

ThŽrse Moreau

 

1. Les citations sont extraites de l'ouvrage de Jean-Michel Wissmer La Religieuse mexicaine, sÏur Juana InŽs de la Cruz ou le scandale de l'Žcriture. Genve : MŽtropolis, 2000. On y lira la vie dŽtaillŽe de Juana, des extraits de ses Ïuvres ainsi qu'un essai d'interprŽtation  replaant l'Žcrivaine dans le contexte socio-culturel, gŽographique et religieux de l'Žpoque tout en utilisant comme fil rouge le thme du sacrifice.