Mercredi
18 décembre 1985
LE             
DEMOCRATE
  Texte de
Jean-Pierre RUCH

Souvenirs, souvenirs.
L'équipe 1944 comprenait, entre autres, de nombreux ouvriers
de Courroux, mais également de la région delémontaine.

Sueurs
lointaines

Le 12 novembre 1945 - il y a donc quarante ans - se fermait, dans le canton des Grisons, une exploitation à ciel ouvert de minerai de manganèse (métal grisâtre, très dur et très cassant, qui existe dans la nature à l'état d'oxyde, et qui est employé dans la fabrication des aciers spéciaux) qui vit de nombreux mineurs de la région delémontaine y laisser bien des sueurs. Il vaut la peine de retracer le travail d'antan, le minage en l'occurrence, exécuté dans de très difficiles conditions.

La matière première faisant défaut durant la dernière guerre mondiale, l'Office fédérale des mines, après sondage effectués, décela des gisements de manganèse dans le canton de Saint-Gall (Mont Gonzen), et aux Grisons, dans le val d'Err.
Dans ce dernier lieu se trouvait un minéral de haute teneur (30 à 35 % de manganèse) et la réserve était d'importance, puisque cinq endroits propices avaient été décelés.  Il y a lieu toutefois de dire, qu'entre 1917 et 1919, 1764 tonnes avaient déjà été soutirées à la même montagne par 30 ouvriers de Von Roll-Choindez.

Mineurs de la région delémontaine

Là, dès le début de la guerre 1939 - 45 furent envoyées des équipes de mineurs de la région delémontaine travaillant pour Von Roll-Rondez, administrateur de la mine. L'on débuta avec une équipe de sept mineurs. En 1942, 19 hommes vinrent en renfort. En 1943, ils étaient 25; en 1944, 26 et, en 1945, 24. En outre, plusieurs mutations intervinrent durant cette période. Ces gens provenaient surtout de Courroux,
Delémont, Courrendlin, Vermes, Mervelier, etc.
Là-haut, dans le val d'Err, à 2250 mètres d'altitude, à neuf kilomètres de marche du village de Tinizong
(vallée d'Oberhalbstein, en bordure de la route qui conduit au Julier), les conditions de travail étaient très Pénibles (once heures de travail journalier, samedi y compris, le dimanche jusqu'à midi pour certain préparatifs). Au début, travail entièrement, manuel pour le perçage des trous de minage. Un homme au burin, l'autre à la masse. A chaque coup, le burin accomplissait un quart de tour et, à tout moment, la poussière était recueillie avec un outil en forme de cuiller inventé sur place.


L'installation du funiculaire dura plusieurs mais. La dénivellation atteint 55 %. (jpr-démo)

 


Sur les lieux en 1942
Un tombereau, une vache et un boeuf, plus tard des chevaux, 500 à 1000 kilos de pierre, 9 km de montée et autant de descente, le tout exécuté une fois par jour: c'était la vie de l'époque.
 (jpr-démo)

Plus tard, l'équipe parvint à créer un genre de compresseur qui allégeait les efforts. Mais la manipulation de la roche extraite se faisait entièrement à la sueur du front.

Que de stations!
Le minerai extrait devait suivre une longue filière. Après l'explosion, il était chargé sur des brouettes, conduit ä un premier téléphérique, long de 280 mètres, avec deux bennes de 100 kilos, puis transféré dans la benne de 400 kilos d'un funiculaire long de 220 mètres, et installé sur une pente de 55% de déclivité.
En bordure d'un chemin de montagne, également aménagé par les mineurs, les charretiers du village de Tinizong (ou Tinzen) chargeaient alors de 500 à 1000 kilos de pierres pour les conduire dans la vallée (trajet de neuf kilomètres aller et retour effectué une fois par jour) et les entreposer au village de Tinizong avant qu'un camion les charge pour les véhiculer jusqu'à Tiefencastel, où  le matériel prenait place dans des wagon des Chemin de fer rhétiques à voie étroite. Le convoi se dirigeait ensuite vers Coire pour y effectuer un  nouveau transbordement sur un wagon CFF, à voie normale cette fois-ci.

La roche gagnait ensuite Wimmis (BE), afin d'y subit un procédé thermique et chimique dans un four électrique pour , enfin, être acheminée sous forme de silico-mangane, (qui contenait 65 à 72 % de Mn et 10 à 15 % de Si), vers les hauts fourneaux de Choindez, etc. Ce minéral de manganèse était utilisé pour la fabrication de fonte brute, avec une teneur 6 à 8 % de Mn et de ferromanganèse. Durant la dernière guerre, les mineurs jurassiens ont extrait dans les Grisons 2535 tonnes de minerai, le tout à la force des bras et à la sueur du front.


En pleine exploitation dans la carrière à ciel ouvert, sous le soleil, la pluie et dans  le brouillard également. (jpr-démo)

La vie là-haut
Des étoiles, certes, dans le
firmament, mais pas pour le manger, ni pour le dormir. L'équipe devait se procurer sa nourriture (elle recevait de temps à autre des légumes des cultures de Von Roll-Choindez), devait capter son eau et occuper un dortoir contenant paille et couvertures militaires.

 Il y a 40 ans,
les mineurs de la région
rentraient définitivement
dan
s leurs foyers

Les temps de loisirs étaient occupés au jeu de carte, à lecture, au football, au jeu de quilles, à l'écoute d'airs d'accordéon et à la cueillette des edelweiss (pour l'épouse ou pour la bonne amie). L'équipe ayant loué des chambres au village de la vallée, pour conserver les vêtement propres et autres valises, il arrivait aux mineurs de quitter une à deux fois par mois la solitude pour fréquenter un bal dans les établissements publics et retrouver aussi l'épouse ou la dulcinée venue de très loin. Certaines remontées à la mine, parât-il, furent pénibles.

Il est toujours difficile de retrouver la réalité faite des dures conditions de la montagne, là où sévissent souvent la pluie, le brouillard et la froidure.Certains des mineurs attirées par un gain supérieur (90 ct. à 1 fr. 50 de l'heure suivant les participation) ont passé quatre périodes (de fin mai à octobre-novembre) au pied de l'alpage de Parsettens. Aucun n'a été victime d'accident grave et chacun a vécu ces temps difficiles en très bonne camaraderie.
C'est vrai que les Suisses ont les bras noueux. Les Jurassiens aussi.
(jpr)

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